Apostille

Publié le par Louis Racine

Apostille

Le phénomène est connu des initiés sous le nom de code Incolumes. Il s’est produit en France entre le 4 mai et le 28 août 2006, soit un dysfonctionnement de cent-dix-sept jours. Il ne semble pas avoir eu de précédent, même si certaines fictions narratives au cours des âges peuvent donner l’impression de s’y rattacher indirectement. Pourquoi leurs auteurs n’auraient-ils pas eu comme tout un chacun l’intuition de telles déconnexions ? Celle-ci néanmoins présente la particularité de concerner deux sujets corrélés.

Alice Hewlett (Alicia Douiri-Hewlett pour l’état civil) et Sylvain Manoury se rencontrèrent le 28 août 2006 dans une résidence du Rouergue. Ils ne s’étaient jamais vus, ce qui du reste n’a aucune importance, ne change rien au problème. Manoury était grimpé sur un bûcher auquel il venait de mettre le feu et s’apprêtait à se tirer une balle de revolver dans la bouche. C’est du moins la version légendaire. Elle ne résiste pas à l’examen, sauf à mettre en doute le témoignage d’Alice, qui dit avoir été guidée par une colonne de fumée. Le feu devait donc être assez fort, et on imagine mal comment Manoury n’aurait pas déjà été brûlé ou asphyxié. Il est plus probable qu’il se tenait non loin du brasier, attendant pour se donner la mort d’être assuré que l’incendie se propagerait jusqu’à son cadavre.

Quoi qu’il en soit, l’intervention d’Alice contraria ses projets. Sylvain ne distingua pas tout de suite le bruit du moteur du ronflement des flammes. Quand il comprit qu’une voiture approchait, il manqua de s’évanouir de saisissement, au risque de se blesser dans sa chute, voire de se tuer, d’une balle partie accidentellement. Puis il se ressaisit et se cacha derrière un pan de mur pour observer la suite des événements, juste comme Alice arrivait en trombe devant la maison.

Cela faisait près de quatre mois qu’il n’avait vu personne, et le spectacle de cette femme lui causa un trouble facile à concevoir. Elle était d’ailleurs effrayante, elle-même bouleversée par ce qu’elle pressentait comme un aboutissement des plus dramatiques. Les cheveux hérissés, un bandeau sur l’œil, pistolet au poing, elle se précipita vers le brasier. Manoury hésita, de peur de prendre un mauvais coup. Il n’avait plus du tout l’intention de mourir. Il rassembla ses forces et cria : « Madame ! »

Alice s’arrêta net. La vie lui parut refluer de son corps puis s’y ruer de nouveau avec une violence sauvage. Pendant quelques secondes les deux êtres demeurèrent immobiles à dix mètres l’un de l’autre, silencieux dans l’air déjà âcre de la fureur des flammes, Sylvain épiant avidement Alice qui ne voyait de lui qu’un toupet de cheveux bruns.

« Qui êtes-vous ? Montrez-vous ! » répondit-elle au moment exact où Sylvain prenait le parti de se découvrir. Chacun alors progressa à pas mesurés vers l’autre. Alice scrutait le visage de celui qu’elle continuait de nommer Louis. Quand ils ne furent plus séparés que d’un ou deux mètres, ils levèrent le bras droit, oubliant ce qu’ils tenaient à la main et ainsi se menaçant mutuellement. Ce que voyant, ils sursautèrent. Par chance, ils ne s’entretuèrent pas.

Ce malentendu les fit rire tous les deux. Puis, d’un même mouvement, ils déposèrent leurs armes sur le sol et se redressèrent. Ils semblèrent alors vouloir s’étreindre, mais tournèrent la tête vers le brasier qui grondait de plus belle. Sans un mot, ils entrèrent en action. Sylvain courut vers le tuyau d’arrosage, Alice vers un baquet posé près du bassin alimenté par la source. Elle l’y plongea et fut la première à attaquer le feu. Sylvain la rejoignit aussitôt, et, en cinq minutes, la lance d’arrosage de l’un et les pleins baquets de l’autre eurent raison des flammes.

Debout côte à côte, n’ayant pas échangé une parole depuis tout à l’heure, n’osant pas encore se dévisager de nouveau, ils contemplaient l’amas de débris en partie calcinés d’où s’élevait une abondante fumée, quand ils aperçurent au loin, sur la petite route qui menait à la maison, celle-là même par laquelle Alice était arrivée et que Sylvain empruntait depuis deux mois, un cycliste qui venait vers eux.

Alice repensa instantanément au rêve qui l’avait conduite jusque-là, puis vit l’image de Fabien, puis celle de Clémence, et elle pensa « mes enfants ». Sylvain et elle se consultèrent du regard, ce qui réveilla chez l’un une certaine appréhension, du fait de cet œil masqué, et chez l’autre une libido fraîchement ranimée. Toujours sans parler, sans non plus reprendre leurs armes, ils s’écartèrent légèrement et marchèrent de front à la rencontre de l’arrivant.

Ils pouvaient maintenant s’en faire une idée plus précise. Qu’il fût inoffensif, ils n’en avaient pas douté un instant ; l’usage de la bicyclette est ainsi connoté. Ce qui peut être une grave erreur s’accordait dans leur cas avec la vérité. Ils furent également rassérénés par l’allure du personnage, dont le détail se précisait à mesure qu’il approchait.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être plus, d’apparence joviale et simple, vêtu d’un pantalon de toile et d’une ample chemise à carreaux, chaussé d’espadrilles. Il leur souriait, l’air grave pourtant. Il respirait un mélange de sérieux et de décontraction, de vigilance et de calme. Il semblait tenir au plus haut point à les tranquilliser. Il leur fut d’emblée sympathique. Surtout, l’un et l’autre lui trouvèrent un air vaguement familier.

« Bonjour ! » leur lança-t-il en mettant pied à terre. Il était de taille moyenne, presque petit. Mince, mais avec une bedaine naissante. Sportif, mais les traits tirés. Plus soucieux probablement qu’il n’eût souhaité le paraître.

Ils répondirent à son bonjour, puis attendirent.

L’inconnu descendit de vélo et marcha vers eux en poussant sa monture.

« J’ai à vous parler. »

Sylvain et Alice le fixaient. Ils se sentaient soudain spoliés de leur propre rencontre : elle appartenait désormais au passé, à la fois validée et abolie par cette irruption.

« Vous boirez bien quelque chose ? » dit Sylvain, s’adressant aussi bien à Alice qu’au nouveau venu. Mais la fin de sa réplique fut prononcée avec moins d’assurance, comme s’il la regrettait déjà.

« Allons sur la terrasse », ajouta-t-il.

C’était en effet préférable, vu le désordre dans lequel il avait mis l’intérieur.

Quelques minutes plus tard, tous trois étaient installés dans de confortables fauteuils de jardin, au chaud soleil de cette fin de matinée. Sylvain n’ayant à proposer que de la bière ou du vin (aussi frais que possible, c’est-à-dire à la température de la cave), ils sirotaient un champagne chardonnay grand cru 2002. Alice essayait d’évacuer une pensée parasite, le souvenir d’une des blagues préférées de Jacques (« Pourquoi Jean Carmet aimait-il tant le chardonnay ? – Parce que chardonnay le moral ») ; elle se surprit à regarder, dans l’entrebâillement de sa chemise, les poils grisonnants de la poitrine de l’arrivant. Sylvain quant à lui restait titillé par la crainte d’avoir à faire entrer ses visiteurs dans la maison.

« Belle voiture », commenta le cycliste en regardant la DS.

Une amorce comme une autre. Sylvain s’empressa de préciser :

« Elle n’est pas à moi.

– Je sais.

– Si je n’avais volé que ça ! »

L’inconnu sourit. Il souriait en permanence.

« Les temps sont durs, hein ? »

Alice se sentit près de se laisser submerger par l’émotion. Elle jugea plus prudent de garder le silence. La voix de Sylvain tremblait tandis qu’il acquiesçait :

« Très durs ; qu’est-ce qui a pu se passer ? »

Elle approuvait la question, tout en la jugeant stupide. Quelle explication rationnelle ce type avait-il à proposer qui ne leur fût pas venue à l’esprit en quatre mois ? Encore une façon de parler. Pour ne rien dire, comme souvent. Alice sentait venir le moment où elle allait devoir s’avouer déçue par ces deux rencontres. Déçue de n’avoir pu jouir vraiment de la première, déçue de ce que la seconde présageait d’incertitude partagée. Elle vida sa coupe d’un trait. Cela n’avait pas échappé à l’inconnu.

« Vous n’allez pas me croire. »

Stratégiquement, c’était habile. Il s’imposait en maître du jeu. Sylvain à son tour finit son champagne. L’inconnu fit mine d’admirer les reflets du sien, puis il darda sur ses interlocuteurs deux prunelles ardentes.

« En fait, nous sommes très ennuyés.

– Nous ? »

Alice aurait plutôt dit quelque chose comme : Désolée (ou Désolés), substitut ironique de « Pas tant que nous », mais Sylvain l’avait devancée.

« Peu importe qui nous sommes. C’est vous le problème.

– Désolés », dit Sylvain.

Alice décida de monter franchement au créneau.

« Vous vous la pétez un peu, non ? »

Elle se savait injuste, ce type ne se donnait pas spécialement de grands airs et semblait leur vouloir du bien, mais elle était sous pression.

« Je suis venu vous présenter des excuses. Et des explications partielles. »

Il insista :

« Partielles. »

Ils se demandèrent s’ils n’avaient pas simplement affaire à un mythomane. Mais l’idée amusa Sylvain, qui depuis longtemps pensait nager en pleine affabulation, et Alice perçut de la sincérité dans la gêne de leur interlocuteur, tout en se disant que ça ne prouvait rien : on peut être sincère et chtarbé.

« Toute explication est partielle », dit Sylvain.

Alice le regarda avec étonnement, tandis que le visiteur acquiesçait :

« Certes, monsieur Manoury. »

Elle ne put réprimer un haut-le-corps. C’était le nom lu sur la tombe de Montmarault, le nom de Lucien. « Louis » pouvait donc bien être le fils du photographe. En même temps, des Manoury il y en avait probablement des tas, rien qu’au Havre, même des Manoury photographes. Quand même, ça la laissait songeuse.

« Vous rêvez, madame Hewlett ? »

Comme ça, les présentations étaient faites. Partiellement. Toute présentation est partielle. Au nom de Hewlett, Sylvain avait pensé Hewlett-Packard et pendant quelques fractions de seconde était parti sur la notation polonaise inverse.

« Nous rêvons tous, non ? » rétorqua-t-il en revenant à la conversation. Alice admira la pertinence du propos, dans toute son ambiguïté, y compris celle de ce nous maintenant que l’espèce humaine se réduisait à si peu d’individus. Elle nota aussi chez « Louis » une certaine tendance à l’universalisation.

L’inconnu ne releva pas, mais enchaîna en faisant tourner sa coupe dans sa main :

« Votre rencontre à tous deux est à la fois une bonne et une mauvaise chose. C’est très bien que vous vous soyez secourus l’un l’autre, vous, Alice, par une intervention décisive, vous, Sylvain, en aidant inconsciemment Alice à tenir. »

Tiens, Sylvain, se dit Alice. Ah bon, Alice, se dit Sylvain. Et je l’ai inconsciemment aidée ? En quoi ?

« Vous fonctionnez donc en couple. Cette cohésion nous intrigue, moins toutefois que l’existence même de ce couple. Nous pouvons admettre qu’une certaine relation se soit établie entre vous deux, à la faveur de circonstances particulières. Nous attendons de leur élucidation qu’elle nous livre la clé du problème, autrement dit, que votre connexion nous éclaire sur votre déconnexion. »

Pour la première fois, ils sentirent chez lui une très légère nuance de dédain. Ils se dirent que ce type parlait pour lui-même, doutant d’être compris d’eux. La vanité de Sylvain ne put s’en accommoder.

« Hypothèse intéressante », dit-il.

L’autre haussa les sourcils.

« Vous en avez une autre ? »

Alice fut mieux inspirée.

« Donc, intervint-elle, nous ne sommes que deux. Et vous, alors ? »

L’acuité de la question rendit Sylvain jaloux. Il se maudit de ces passions dont son extraordinaire aventure ne l’avait pas guéri.

« Moi ? Nous ? C’est sans importance, je le répète. Êtes-vous prêts à m’écouter ?

– Surtout si vous répondez à nos questions. »

Sylvain goûta ce trait d’Alice. Il ne pouvait deviner qu’à l’origine elle avait voulu dire : Surtout si vous avez des nouvelles de mes enfants.

« Pardonnez-moi, mais il vaut mieux que vous me laissiez la parole. Ensuite, vous pourrez m’interroger tant que vous voudrez. »

Il se resservit une pleine coupe, non sans en avoir proposé aux autres. Seul Sylvain l’accompagna. Les deux hommes burent lentement. Sylvain regardait Alice, l’inconnu fermait les yeux. Il les rouvrit pour reprendre :

« Cependant, même avec la meilleure volonté du monde, j’aurais du mal à vous expliquer ce que je ne comprends pas moi-même. (Il se la pète vraiment, pensa Alice.) Ce n’est pas faute de chercher. Dès le 4 mai dernier nous avons lancé l’opération Incolumes, un mot latin qui signifie…

– Sains et saufs, au pluriel, coupa Sylvain.

– Nous sommes donc des rescapés ? intervint Alice.

– Pas exactement. Ne vous laissez pas tromper par un simple nom de code, peut-être un peu malicieux. J’avais proposé quant à moi exules

– Les exilés, traduisit Sylvain.

– C’est ça.

– Pourquoi pas le grec pheugontes ? Ça veut dire exilés mais d’abord fugitifs, réfugiés.

– Et aussi poursuivis en justice, vous ne pouvez l’ignorer, c’est dans la même leçon de votre manuel. »

À nouveau, et simultanément, Sylvain et Alice eurent l’impression de le connaître. Mais lui semblait tout savoir d’eux, et ils en éprouvaient un malaise grandissant.

« Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous effrayer. Autant vous le dire franchement : rien de vos faits et gestes ne nous échappe.

– Et de nos pensées ? » osa Alice.

Le sourire de leur interlocuteur s’élargit.

« Nous n’en connaissons que ce que vous en livrez dans vos écrits. »

Alice et Sylvain sentirent leur rythme cardiaque s’accélérer. Ils s’entreregardèrent, chacun découvrant dans les yeux de l’autre le reflet de sa propre angoisse.

« L’heure est venue de ramasser les cahiers.

– Jamais de la vie ! » s’écria Sylvain.

Il voulut bondir sur ses pieds, mais réussit à peine à s’extraire de son fauteuil, où il retomba lourdement. Alice ne put même pas saisir les accoudoirs du sien. Elle pensait à son sac resté dans la voiture, à son œuvre qu’elle ne reverrait plus jamais, comme son carnet de dessins, comme Titus, comme ses enfants.

« Vous avez drogué nos verres, c’est ça ? articula Sylvain d’une voix pâteuse. Mais comment ?

– Nous ne sommes pas de cette espèce-là, monsieur Manoury. Ce n’était d’ailleurs nullement nécessaire. Vous vivez dans une telle tension depuis près de dix-sept semaines que vous êtes simplement en train de lâcher prise.

– Et Titus ? C’est vous qui… ?

– J’aurais pu, c’est vrai. J’aurais surtout pu vous le ramener. Mais nous nous sommes gardés de toute intervention, jusqu’à ce que vous soyez réunis. Cela ne durera pas. Permettez-moi au passage de vous dire mon admiration ; vous êtes douée pour le déni, comme vous, Sylvain, pour la mise en scène. C’est un plaisir de savourer ce vin en votre compagnie à tous deux. »

Il but, faisant tourner lentement le pied de sa coupe entre ses doigts. Quand il eut fini, Alice et Sylvain dormaient profondément.

 

Assise dans son lit, Alice regardait son réveil : il n’allait pas tarder à sonner. Elle désactiva l’alarme. Elle avait mal dormi. Impossible de se rappeler ce cauchemar. Il devait être lié à la journée qui l’attendait, avec une Brigitte plus chiante que jamais et elle qui n’avait pas encore pu se concentrer, trouver des idées pour la fête, trop fatiguée la veille au soir. Elle alluma son ordinateur, et jura en se rappelant que la bouilloire ne fonctionnait pas. Fabien était censé la réparer, mais il avait dû rentrer tard de sa soirée, et puis sorti du vélo Fabien ce n’était pas un bricoleur. Elle s’en voulut de cette pensée, passa aux toilettes, puis dans la cuisine, vit qu’elle avait eu raison pour la bouilloire, que Fabien n’y avait pas touché, fit couler rageusement de l’eau dans une casserole, la couvrit d’un couvercle, la mit sur le feu, puis retourna dans sa chambre et s’assit devant son ordi, dont l’écran s’ornait du portrait de ses enfants.

C’est alors qu’elle reçut un coup au ventre, comme si, l’ayant repliée, elle avait empoigné la machine à deux mains et s’en était frappée de toutes ses forces. La douleur lui fit monter les larmes aux yeux. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Un choc psychologique ? Ce n’était pas nouveau que Clémence soit partie vivre avec cette fille, ce n’était pas la première fois qu’elle était excédée par les gourdasseries de son fils, mais elle avait mal dormi, elle était de mauvais poil… Ou alors elle était malade ! Et si elle avait attrapé une saleté ?

Non, malade, ce n’était pas son genre.

Elle retourna dans la cuisine. L’eau était chaude, elle la versa dans son filtre, un cadeau de Jacques. C’est comme ça qu’elle appréciait le café, confectionné dans ce petit cylindre métallique qui lui brûlait les doigts, et la paume de la main quand il fallait « écacher l’eau ». Et puis c’était exactement la dose qui lui convenait. Elle sourit. La douleur s’atténuait, la perspective d’un bon café faisait son œuvre. Elle revint s’asseoir devant son ordinateur, tout à fait opérationnel maintenant. Elle s’apprêta à chercher le fichier « idées pour la fête de l’agence ».

Sa main resta suspendue un moment. Dans le silence, elle entendit les gouttes de café tomber dans sa tasse, à plusieurs mètres de là, puis un bruit de lourde serpillière secouée suivi d’un cliquetis sur le carrelage lui apprit que Titus avait quitté sa corbeille pour venir la saluer.

Elle referma l’ordi. Rien à foutre de la fête.

Elle ne se reconnaissait plus. Elle pensa même qu’elle rêvait.

Non, vraiment rien à foutre.

En allant chercher son café à la cuisine, elle passa devant la porte de l’escalier du grenier. Un phénomène bizarre se produisit dans son esprit. Elle revit brusquement toute une partie de sa vie, son adolescence, Caroline, Mathilde, l’arrivée à Lyon, la rencontre avec Joseph et Louis… Au grenier, c’est vrai, elle avait entreposé de vieilles affaires. Pourquoi ne pas y monter maintenant ? Juste quelques minutes, pour le plaisir de la vue qu’on avait de la lucarne, et pour aller chercher certaine petite valise métallique, ou simplement vérifier qu’elle était toujours là ? Elle avait le temps.

Auparavant, elle longea le couloir jusqu’à la chambre de son fils, s’approcha de la porte, qu’elle ne put s’empêcher d’ouvrir. Passant la tête par l’entrebâillement, elle aperçut dans la pénombre le spectacle rassurant des draps montueux, d’une masse plus sombre sur l’oreiller. Ses narines frémirent en percevant une odeur de sueur de jeune mâle et de chaussettes, qui se mêlait au parfum du café. Elle referma délicatement la porte, retourna dans la cuisine, ôta le filtre de sa tasse, but une première gorgée. Puis elle monta au grenier.

 

Sylvain tâtonna un moment sur sa table de chevet avant de trouver son réveil, chercha la petite bouteille d’eau qu’il espérait y avoir posée avant de se coucher (non, il avait évidemment oublié), alluma, se leva, traversa le couloir, alla pisser, ce qui l’aida à débander, entra dans la cuisine, entendit avec satisfaction que la cafetière programmable s’était mise en marche, se félicita d’avoir eu l’énergie de la préparer la veille, ouvrit le réfrigérateur, prit une canette de perrier entamée, but à même le métal, jeta la canette vide dans les recyclables, rota, n’attendit pas que tout le café soit passé pour s’en remplir un mug (faudrait qu’il s’occupe du détartrage, achète du vinaigre blanc), passa dans le salon-salle à manger-bureau, le traversa malgré le bordel, regarda un moment les fenêtres en face, dont celle où il avait aperçu la veille pour la première fois une jeune femme plutôt jolie, une nouvelle locataire ? En cette saison ? Une visiteuse ? Aucune idée, en fait. La reverrait-il ? À quelle heure s’était-elle trouvée là ? Vers dix-sept heures : il rentrait juste du lycée. Et aujourd’hui ? Il finissait à midi (en beauté, avec les Seconde 5), mais il avait prévu d’aller à la plage relire et corriger l’introduction de son cours de géométrie, attablé à une terrasse, en regardant la mer et en buvant des bières. Le soir, il était invité à prendre l’apéritif chez des copains dont le fils avait besoin d’un soutien en maths. Il était temps qu’ils s’en soucient, à quelques semaines du bac ! L’année prochaine ce serait le tour de ses enfants à lui. À propos, plus qu’un mois pour trouver une idée de cadeau. Dix-sept ans ! Bientôt majeurs ! Il ne les aurait même pas accompagnés jusque-là.

Il se sentit soudain envahi de tristesse. Au point d’avoir envie de mourir. La seule pensée qui pouvait l’aider dans ces moments-là, c’était ce projet qu’il avait de se mettre à écrire. Pourquoi ne pas essayer enfin dès aujourd’hui ? Au diable ce cours de géométrie qui n’était qu’une façon de se croire utile !

Il but une gorgée de café. De l’autre côté de la rue, juste au-dessus du bord du mug, la fenêtre dont il n’avait pas détaché les yeux s’éclaira.

 

 

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