Sauf, 32

Publié le par Louis Racine

Sauf, 32

 

11 juillet

Quelle chaleur ! La Fête Nationale approche, et pour la première fois de ma vie je vais défiler. Il y aura toutes les marionnettes au balcon, le PCR à la place d’honneur, au centre, et je conduirai le motoculteur, en musique. Après, banquet, feu d’artifice, bal.

Ce matin j’ai pris un petit brochet dans l’étang tout proche. Je n’avais pas pêché depuis vingt ans, et encore ; la dernière fois je m’étais surtout saoulé avec mes copains pendant que Gisèle gardait les jumeaux. On avait appâté à l’asticot et rapporté de quoi faire une friture pour accompagner l’apéritif du soir. Je voulais vérifier mon intuition concernant l’étang. Ignorant tout de la pêche au brochet, j’ai fouiné dans la bibliothèque jusqu’à trouver le guide qu’il me fallait. Il n’y avait plus qu’à dénicher le matériel, à en comprendre le fonctionnement, à m’entraîner au lancer (toute la soirée d’hier), et ce matin, dès la troisième tentative, je fus récompensé de mes efforts. Le plus difficile fut de calmer la victime, qui ne cessait, par de violentes détentes, de jaillir hors du seau. Je ne voulais quand même pas la laisser retourner à l’eau dans l’état où l’avait mise l’extraction de la cuillère. Aussi démuni que maladroit, j’ai fini par essayer d’une forte pression des deux pouces derrière les ouïes. Sentir tant de vigueur dans un corps froid avait quelque chose d’abominable. Enfin l’animal daigna s’engourdir, et je rentrai triomphalement, tout vibrant encore de l’émotion qui avait fait de moi le prolongement de ma canne à pêche. Cet après-midi, un saut chez Soulié à Villeuf pour la sauce, en boîte, mais de bonne qualité, chez Lafon pour le chablis. À la réflexion, je prendrai plutôt un sylvaner. Dîner fin. Fait la fête. Donné la tête à Anékhou qui ne l’a pas faite.

Je crois que c’est un zeugma.

Et maintenant, on sort le télescope. Objectif Lune.

Quand je pense – non, c’est trop con.

Si, tant pis : à quoi ai-je passé la soirée du 13 mai (le 11 juin, il pleuvait) ? À observer la lune aux jumelles, pour voir s’ils n’étaient pas tous montés là-haut.

Ce soir, c’est science. Repérage et exploration du cirque Hipparque.

Reste la face cachée.

 

12 juillet

Il y a un arbre au plafond. J’ai dormi en bas, et dans la pénombre du bureau l’image inversée du grand pommier du jardin se projette par un trou du volet sur le mur au-dessus de ma tête. Le vent berce les branches tout ensoleillées. Je savoure ce beau présent, puis je me lève pour le noter.

 

J’ai vu Raoul aujourd’hui. Il est malade, blessé. Je ne sais comment le soigner. Anékhou et moi sommes bien embêtés. J’ai compris aussi pourquoi il restait introuvable malgré nos fines recherches. Il gîte tout simplement derrière la cuisinière-poêle à bois. Il a l’arrière-train paralysé, et une plaie mal cicatrisée en travers du cuissot droit (si ce terme peut convenir). Il doit dormir la plupart du temps, et quand il se réveille il a faim et soif. Contrairement à mes prévisions, il n’est pas agressif ; aucune hostilité mais une grande frayeur dans sa façon de retrousser ses babines sur des crocs fort pointus ma foi. Je reconnais sans peine le porte-parapluie qui, dans la maison de ma grand-tante à Cholet, montait la garde au pied de l’escalier, faisant hurler les bébés.

J’ai triplement honte ; de n’avoir pas pensé à cette cachette, ni été alerté par l’odeur pourtant spéciale de notre hôte ; et d’en être réduit à attendre passivement la suite des événements, sans pouvoir même imaginer le moindre geste de solidarité, à défaut peut-être d’être capable de l’entreprendre. Je me vois mal approcher seulement cette pauvre bête, dont le spectacle est insupportable à Anékhou.

Mais lui, le chat, hein ? N’a-t-il pas largement contribué à endormir mes soupçons ? Ou il n’a aucun flair, ou il est d’une mauvaise foi scandaleuse. Plus lâche encore que moi. Petit con, va ! Je ne compte pas sur toi pour m’aider à aider le blessé. J’avais pensé créer un chemin de Pedigree Pal entre le poêle et la sortie. Mais, à supposer qu’il se laisse ainsi éconduire – et que tu ne manges pas le morceau – c’est promettre Raoul à une sombre destinée, la vie sauvage n’étant plus ce qu’elle était.

Pour l’instant, il ne se montre plus.

Et si cet animal était porteur de microbes ou d’un virus dangereux pour l’homme (que je suis) ? Je devrais peut-être déménager, lui abandonner la place. L’arroser de désinfectant. Le tuer. Rien de tout ça ne me tente, à part le désinfectant, j’ai aperçu un kärcher dans une dépendance. Tuer cette bestiole, même pour abréger ses souffrances – la soigner : inenvisageable –, je ne pourrais plus. J’ai trop donné au Havre, je garde un souvenir trop affreux de ces exécutions d’animaux d’ailleurs plus petits commises dans une sorte de léthargie.

Raoul, t’es vraiment un blaireau.

 

13 juillet

Le problème s’est résolu de lui-même. Il a suffi de laisser ouverte toute la nuit la porte-fenêtre de la cuisine, après avoir condamné les issues donnant sur les autres pièces. Ce matin la cachette derrière le poêle était vide.

Ça me serre bien un peu le cœur de savoir Raoul dans la nature et trop faible sans doute pour se défendre. Mais il a choisi. Je jure que si je l’avais trouvé là le matin

je jure, bon, c’est déjà ça

 

Grand ménage. Incroyable le nombre d’araignées dont j’ai troublé la quiétude. Manifestement, la canicule leur convient. Des toiles partout, et bien épaisses. Dans certaines pièces (que j’ai négligé de nettoyer, me contentant des trois ou quatre où je vis), je ne peux me déplacer sans que s’attardent sur mon visage de fins doigts de fantômes.

Telle pourrait être l’histoire de ma vie. Terrorisé jusque dans mon adolescence par les araignées, mais aussi par les gros moustiques genre cousins, ils ne m’inspirent plus depuis qu’un vague dégoût où entre plus de pitié que d’appréhension et qui confine à l’indifférence. Il faut dire qu’à mon entrée dans la vie active les blattes marocaines par leur gabarit et leur coriacité m’ont garanti contre des frissons gratuits. Le matin de mon premier cours, ouvrant, au terme d’une nuit agitée, le placard où j’avais rangé mon costume de coopérant novice, quelle horreur j’éprouvai au spectacle du gros cafard se détachant arrogant, paisible et brun sur le fond blafard de ma veste, à l’emplacement exact du cœur !

En bas, près de la porte principale, il y a un grand miroir. J’y fais de longues stations. Je m’insulte : « Tête de nœud ! » Ça me va bien, et ça me rappelle un ancien camarade de classe, dont c’était l’apostrophe favorite. Je crois qu’il en eût gratifié les filles, si notre école eût été mixte. Mais j’ai un autre jeu. L’idée, toute simple, est de vriller mon regard dans le mien, de m’aboucher visuellement à moi-même, en guettant non sans effroi les premiers signes de ma métamorphose. J’ai souvent joué à ça autrefois, m’arrêtant toujours au bord extrême du précipice : au moment où mon image révélée, ou plutôt l’image de mon être profond révélé prenait possession de mon être social.

À vrai dire, je ne suis pas sûr d’avoir poussé l’expérience jusqu’à ses ultimes limites. Il ne m’a jamais été difficile au fond de « revenir à moi », à cet être faux, cet être de compromis (de compagnie) suffisamment fort pour tenir son rôle dans le monde (fût-ce celui du fou).

Peut-être tout simplement mon être profond n’est-il qu’une illusion.

Peut-être resterai-je à jamais loin de moi.

Mais ce n’est pas maintenant que je vais prendre le risque.

Quelque chose me console ; c’est l’idée qu’il me restera toujours une marge temporelle. Fusionner avec mon image est proprement impossible dès lors qu’elle n’est que mon reflet et n’a pas de vie propre. Nous appartenons à deux temps différents. Si minime que soit le décalage, ce n’est jamais moi que je vois dans mon reflet : c’était moi.

Je me retarde dans la glace.

 

(À suivre.)

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