Sauf, 49

Publié le par Louis Racine

Sauf, 49

 

16 août

Privilège de ma situation : je me contrefous de toute vraisemblance.

Ce matin, au petit jour, ille quem nosti, j’ai pris un chevreuil, une femelle, et quidem pulcherrimam. Sans rets ni filet, juste avec ce cahier. Je me promenais dans le bois, quand nous nous sommes trouvés nez à mufle ; qui des deux fut le plus surpris ? Doucement, mais avec la certitude de réussir (comme peut en donner l’ivresse), je me suis approché. Je lui ai caressé l’encolure, puis, lui ayant, fermement mais sans brutalité, empoigné une oreille, je l’ai menée jusqu’à la lisière du bois, où je me rappelais qu’à un piquet était fixée une bonne longueur de chaîne. J’en ai fait un licol, ai cueilli quelques feuilles assez tendres, les ai données à manger à ma prisonnière. Puis je l’ai libérée.

Moments de grâce.

Avec cette histoire, et le pain très mangeable cuit cette nuit, j’ai de quoi tenir plusieurs jours.

 

Autant la dixième leçon m’a fait chier (masculins de la première déclinaison, syntaxe et accentuation du participe mal présentées, textes intéressants pour le fond mais ardus quant à la langue), autant la onzième m’a ravi. Mais la douzième est plus belle encore, avec des textes magnifiques, notamment un apologue d’Ésope qui n’a l’air de rien (en prose, bien sûr) et qui aurait plu à Lachèvre, puisque triplement centré sur le mot φαρμάκων, la syllabe μά et la lettre ά (accentuée).

Bouche fermée (μ) / bouche ouverte – et comment ! – (α) : je propose de traduire : « Je suis médecin, moi, expert en remèdes ! » (le seul problème étang que la grenouille est pour nous du féminin : experte ?).

J’aime assez ce mè tonique pour rendre le μά.

Tout le monde s’en fout, et c’est peut-être ce que j’apprécie le plus.

Finalement Lachèvre n’avait pas tort. Mais il aurait dû garder ses trouvailles pour lui. On ne peut pas m’accuser de faire de la vulgarisation ! Ce journal est à bien des égards l’exact opposé de tel ou tel best-seller à prétentions édificatrices.

Ça n’a bien sûr aucun rapport, mais pendant quelque étang je m’éclairerai au pétrole, en ayant découvert un stock considérable dans un lieu voisin (je garde à dessein le secret, je suis muet, moi ! je ne suis pas une grenouille, moi – quoique), disposant d’un grand nombre de lampes et sachant m’en servir (très lointain souvenir d’enfance que je préfère ne pas évoquer pour l’instant, de peur sans doute de sombrer dans l’attendrissement, avec ce qui s’ensuit, ingestion de boissons alcoolisées, etc.).

 

17 août

Faux prétexte ! Celui qui a écrit les lignes qui précèdent était manifestement déjà éméché (hypothèse que confirme moins mon propre témoignage que le flou même de mon souvenir), comme du reste la plupart du temps les gens qui abordent la question de l’ivresse (surtout pour nier être sous son emprise : Cithéron, dis-le) – et voilà que je recommence à parler par généralités et au présent, alors que jusqu’à plus ample informé je suis à moi tout seul l’humanité entière.

Raison de plus pour généraliser.

Voyons. Que je décrive un peu l’Homme. Anékhou, je parle sous ton contrôle, tu m’interromps (comme une queue de pelle) quand tu veux.

L’Homme en 2006

L’Homme en 2006 s’appelle Sylvain Manoury, c’est moi. Il est né le 13 décembre 1957 à Harfleur (Sagittaire ascendant Gémeaux ; coq de métal). Il mesure 1,77 m et pèse 64 kg (dont trois gagnés en cessant de fumer). Marié (1979), puis veuf (1981), puis remarié (1988), puis divorcé (2004). Deux enfants du second mariage (du premier, un qui n’a pas dépassé six mois).

On va peut-être s’arrêter là.

 

18 août

Je continue. Mais d’abord le point sur mes fantasmes.

Comme hier c’était jeudi, j’ai guetté l’espérée. Marina l’a très bien admis (elle se rend compte de ses insuffisances ; belle largesse d’esprit). Un moment, les yeux braqués sur les fenêtres Renaissance, j’ai cru apercevoir une ombre à l’une des baies sans vitres de la maison mitoyenne (je me disais déjà : évidemment, c’est toujours à côté que ça se passe). J’ai traversé la place, pénétré (par effraction) dans la maison en question, gagné le dernier étage, sans rencontrer personne (ni percevoir le fameux parfum) ; je me suis accoudé à la baie, ai regardé vers mon poste d’observation – des fois que je m’y fusse vu ! Non, pas de gag. Juste le besoin de m’épancher auprès de Marina, à qui j’ai parlé aussi (forcément) de mon coup de déprime d’hier.

Je ne veux pas en rester là, de peur de me donner l’impression d’avoir atteint un degré supérieur de connaissance de moi-même (« C’était donc ça ! Capitaine, nous sommes des ânes ! »), je ne sais quel athanor, et de jeter un voile pudique sur la vérité à peine dévoilée. Une pauvre vérité ce serait, en effet – je sais bien que la vérité l’est toujours, et que même elle n’est rien, mais c’est en cela précisément qu’il serait réducteur de lui donner la moindre consistance, la moindre épaisseur.

Et puis ceci : j’ai certes l’esprit d’escalier, mais je ne me suis jamais aveuglé sur l’importance pour moi de la disparition prématurée de deux êtres chers.

J’ai eu un moment de faiblesse hier soir. Le ciseau tombe des mains de Dédale sculptant la chute de son fils. Ce matin je ne me sens guère artiste. Ce n’est pas utile pour poursuivre la rédaction de notre notice.

L’Homme en 2006, suite :

Et lui, qui étaient ses parents ? D’accord, ne parlons pas de sa mère, née Durécu. Plus tard, peut-être. Quant à Lucien Manoury, son père, il était originaire de l’Allier. Comment s’étaient-ils rencontrés ? Pourquoi s’installèrent-ils au Havre ? Aucun intérêt. Naissance de Sylvain, puis de son frère, puis de ses deux sœurs, lesquelles après le divorce suivirent leur mère aux États-Unis, tandis que Lucien cultivait avec un regain d’ardeur d’anciennes passions (la peinture, les vieux gréements) et s’en découvrait de nouvelles (l’espéranto, les très jeunes filles), avant de céder son studio de photo pour se retirer auprès de sa mère à Montmarault, accompagner ses dernières années, puis la rejoindre dans le caveau familial.

– Deux souvenirs se disputent l’espace de ma mémoire. Ce conseil déjà mentionné de ma grande amie, de m’essayer à l’autobiographie, et la réaction d’un soi-disant copain devant un de mes rares textes, une sorte de poème en prose : « Ça ne donne pas envie de connaître l’auteur ». Le salaud. Enfin, aujourd’hui plus personne n’est là pour me dédaigner. –

Ma grande amie, aide-moi à voir clair dans ma propre vie, dans mon propre jeu (c’est toi du reste qui un jour dans un café de la rue Soufflot m’enseignas cette litanie : je joue, je sais que je joue, tu sais que je sais que je joue, etc. ; mais je ne suis pas sûr de la formulation, de l’idée).

J’aurai eu beaucoup de femmes, finalement. Pourquoi tant d’échecs ?

Haine, ma sœur haine.

Allez, on va faire du grec. Quatorzième leçon, déjà.

 

(À suivre.)

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