Sauf, 11

Publié le par Louis Racine

Sauf, 11

 

30 mai

La nuit dernière, ça devait arriver, étonnant même que ça ne se soit pas produit plus tôt, un énorme porte-conteneurs a défoncé la digue sud et crevé au moins un réservoir d’hydrocarbures. J’en aperçois un autre à l’horizon qui va probablement faire des siennes lui aussi. Jusqu’à présent les bateaux qui ne sont pas à l’amarre semblent avoir choisi un autre cap. Si ça se trouve il s’en entasse maintenant des dizaines sur la plage d’Étretat.

Au moins, on ne risque plus de trouver des passagers clandestins dans ces conteneurs.

Et moi, ne suis-je pas devenu une sorte de passager clandestin ?

 

Impossible évidemment de démarrer la Porsche (même en démontant le boîtier du code), mais j’ai trouvé beaucoup mieux ; dans un garage privé de Sainte-Adresse, une Maserati 3500 GTi, apparemment très saine, du coup m’est revenue ma vieille passion pour les sportives des années 50-60.

Je suis donc allé au lycée. J’en ai profité pour faire mes besoins. Depuis que les réservoirs des chasses d’eau ne se remplissent plus, je suis obligé de changer de chiottes à chaque fois. Je pourrais évidemment chier dehors, dans les jardins des riches, ou dans leurs salons, dans leurs lits, sur leurs tombes, sur les consoles de jeu des gosses, sur les comptoirs des banques, mais non, il y a des limites, je ne veux pas basculer dans cette folie-là. Qu’est-ce qui m’en empêche ? Cela même sans doute qui fait que je suis encore là. Ou une sorte de crainte superstitieuse. Non, j’ai de la morale, c’est tout.

Les toilettes du Proviseur étant spécialement confortables, je me suis défoncé. Puis visite de l’établissement. C’était comme un dimanche, ça m’a rappelé l’époque de la séparation, quand Duchêne m’avait prêté pour quelques semaines ce logement de fonction vacant. Duchêne, où es-tu ?

Bon, rien à signaler, sauf sous un buisson, près du gymnase, une petite culotte qui traînait, roulée en huit. Je l’ai contemplée un long moment. Je me suis retenu d’y toucher. Nous baignions en plein mystère, la petite culotte, le monde et moi.

La tenue de route de la 3500 GTi laisse à désirer, mais vu l’état de la suspension et des pneus, c’est normal. Assez joli bruit d’échappement, forte odeur d’huile. Comme je passais devant un beau pavillon en traditionnel (hourdis, garage trois voitures, salle carrelée), j’ai changé pour un Chrysler Voyager, diesel malheureusement. Pas de code, la télécommande suffit. Il roule bien, je le garde pour l’Aveyron.

Je doute.

Une liste qui s’impose, deux listes en fait : raisons de partir, raisons de rester.

Pourquoi partir ?

1) pour augmenter mes chances de comprendre, de rencontrer d’autres exceptions

C’est étrange. Il m’arrive de

La liste à ne pas faire : les choses à emporter. Là où je vais, où que j’aille, il y aura tout.

Ne pas oublier quand même le Polaroid, et la tronçonneuse, indispensable pour franchir certains obstacles, du genre barrière de péage.

Voilà encore un outil dont je n’aurais jamais cru devoir me servir. Enfin, je n’en abuse pas.

Je me suis offert des séances de musculation. En me regardant dans la glace – les miroirs ! bon, plus tard –, je me suis trouvé, une fois de plus, déprimant de maigreur. Direction la salle de gym devant laquelle un jour j’ai rencontré un ancien élève qui en sortait, un type adorable et qui m’aimait bien ; j’étais le seul de ses profs de seconde qui soit parvenu (en fin d’année) à le faire tenir assis pendant toute la durée d’un cours. Je n’en tirais nulle gloire, car pour une réussite de ce genre, qui ne me coûtait aucun effort particulier mais procédait simplement de ma bienveillance naturelle, je connaissais maints échecs. Bref, cet ancien élève qui m’avait été très dévoué me parla d’égal à égal, et même à ce que je crus percevoir d’un peu haut, malgré sa petite taille, et il me dit entre autres choses qu’il était « bien dans sa tête, bien dans son corps ». Tant mieux, ai-je pensé, sans pouvoir m’empêcher de m’avouer que je n’étais ni l’un ni l’autre. Cependant, la gym, non, non.

Et me voilà parmi les appareils à essayer de comprendre à quoi servait celui-ci ou celui-là. J’ai dû renouveler l’expérience trois fois. Je m’en suis lassé. Je ne surmonterai pas facilement mon dégoût pour la culture du muscle, qui s’est encore avivé le jour où chez Décathlon (lors d’une de ces exténuantes sorties familiales) je suis tombé, au rayon fitness, sur les seaux de nourriture protéinée. Quelle bestialité.

Je me préfère comme je suis. Narcissisme du maigre. Ah ! si j’étais écrivain. C’est autre chose quand Conrad raconde.

La Lune se couche, grande barque orange posée sur la mer.

 

(À suivre.)

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