Sauf, 48

Publié le par Louis Racine

Sauf, 48

 

14 août

Passé la journée d’hier à chasser dans les bois alentour. Les chemins sont moins impraticables que je le redoutais (la végétation n’a pas tant proliféré, finalement), mais ma peur d’une agression n’a cessé d’augmenter, malgré mon armement, et m’a gâché le plaisir.

Quel plaisir ? Pas de tuer, toujours. Si j’avais dû le faire (par peur, ou pour me défendre), j’aurais été bien embêté, et ne me serais sûrement pas encombré du moindre cadavre. Ce projet de chasse n’avait rien de sérieux, aucun but intelligible – sinon celui de me détourner de mes activités agricoles.

L’agriculture manque de bras, les miens s’y prêtent trop mollement. La chasse n’est pas mon truc. Quant aux pièges à chevreuils, je ne vois toujours pas à quoi ils pourraient ressembler.

La cueillette ?

Je vais finir grand singe. Back to the trees !

Non. Réagissons. Didite marche du feu de Dieu. Aujourd’hui, je file à Conques. J’emmène Anékhou, le PCR et ce qui reste de la bande. Méga pique-nique, on se fournira à Belcastel.

 

Je reprenais un café pour la route, quand en parcourant les premières pages de ce cahier je tombe sur cette phrase où je m’imagine en présence d’une jolie fille. Consternant. Non seulement je semble envisager la violence comme allant de soi, mais c’est moi qui me vois l’exercer. Si ça se trouve, en fait de prédateur, je serai la proie. Ou je me prendrai une gifle et j’irai chialer dans mon coin.

Si ça se trouve, on me cherche ; une armée de femelles en mal de mâles. Pourquoi revient-il me hanter du fond de ma prime adolescence, ce vieux poncif depuis longtemps méprisé ? Est-ce qu’au fond je n’ai pas toujours eu peur des femmes ?

Désormais, je le crains, ce sera sans.

J’entends bien vos rires, mesdames. Pauvre type ! Commisération ou dédain ? Les deux ? C’est ce qui est si difficile à supporter, cette incertitude, et l’impossibilité de contenir ma colère dans de belles actions. Pauvre, pauvre type !

Impression très nette d’avoir eu avec le monde le même rapport qu’avec une prostituée.

Il y en avait de gentilles, quand même.

Mais plus personne à qui parler.

 

15 août

Conques, c’est fait. Vaut le voyage.

Chanté à tue-tête dans l’église. Déconné dans le cloître. Mis en scène une espèce de Jugement dernier. Puis filé à Pech-Merle, une inspiration. En passant par Figeac, pris des lampes et un bon duvet.

Rien n’a changé ; j’ai tout revu. Passé la nuit sous terre, devant les chevaux. Anékhou a adoré. J’avais allumé un feu. Le décor s’est animé. Très bien dormi. Au réveil il était midi.

Pech-Merle, une merveille absolue. Bien sûr, m’y établir, jamais de la vie. Mais, sur la route du retour, j’avais des ailes.

Quand j’étais enfant, à Montmarault (où du reste j’ai pas mal élargi mes horizons tintinesques, grâce à la générosité prosélytique de voisines qui prêtaient aussi à ma grand-mère le Pèlerin et à moi Record – rien que de la bonne presse), un jour, je devais avoir quatre ans, j’ai été pris de terreur à la vue d’une image qu’aujourd’hui je trouverais peut-être bien innocente (à vérifier ; mais comment ?) : sur une carte d’un jeu des Sept familles dont le thème devait être les animaux, le dessinateur avait donné une telle expression au grand-père bouc (en redingote et s’appuyant sur une canne aussi torsadée que ses cornes) que je n’en pouvais supporter la vue (ce que je vérifiai plusieurs fois délibérément, renforçant mon aversion). J’en fis des cauchemars éveillés. Mais ma terreur me trouble en ce que seule certaine représentation conventionnelle du Diable (j’en avais vu entre-temps qui m’avaient beaucoup effrayé sans me rappeler cette première rencontre) me dévoila, à un âge où je n’y étais plus sensible, l’objet caché de mon horreur, qu’à l’époque où je l’éprouvais je n’eusse su nommer ; car Dieu et Diable, à quatre ans, je n’en avais aucune notion, à mon avis du moins – qui devait être aussi celui de mes parents, laïques convaincus.

Comment ai-je donc pu reconnaître ce que je ne connaissais pas ? Et d’où l’imaginaire commun tire-t-il une telle exactitude ?

Comme dirait Tintin, c’est de la sorcellerie !

 

(À suivre.)

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