Sauf, 38

Publié le par Louis Racine

Sauf, 38

 

25 juillet

Ça n’a pas été sans peine ni dommages collatéraux *, mais hier j’ai moissonné ! Une vingtaine d’ares quand même ! Ce matin, moulu un peu de grain avec un vieux moulin à café, en sifflotant des rengaines imaginaires. Résultat correct. Tamisé la farine, tenté de faire du pain dans la cuisinière à bois. Bon, c’est un début.

Au moins j’ai du levain.

La paille, et le reste, on verra plus tard.

Une bonne sieste pour fêter ça.

* Qui toutefois se soucie encore de l’intégrité des bâtiments agricoles et des clôtures ?

 

Au Havre, j’avais un ordinateur portable que je portais parfois. Je le considérais un peu comme mon cadeau de divorce. Auto-cadeau, bien sûr. Un jour, cédant à je ne saurais dire quelle pulsion, mais je n’étais alors que cédage à des pulsions

je m’interromps juste pour préciser que ç’a été le cas à toutes les époques

bref je m’offris entre autres logiciels (dont maint collègue pas forcément compatissant à mon malheur présumé, mais simplement pour rendre service et prouver sa modernité m’avait reproché de ne pas les avoir téléchargés gratuitement ou copiés d’après ses propres téléchargements) un truc qui avait excité la convoitise du môme que je n’avais cessé d’être (principale raison sans doute du divorce, mais il y aurait beaucoup à dire sur le sujet), j’ai donc en quelque sorte satisfait un caprice de gosse en m’offrant un logiciel de découverte de la planète en troidé. Certes, c’est assez bien foutu pour ce qui est des déplacements de l’observateur. Mais j’avais beau me dire que l’ampleur de la tâche justifiait ces subterfuges, je ne pouvais m’empêcher de déplorer que toute réalisation humaine, à l’exception de quelques ouvrages d’art comme le Golden Gate ou même de villes comme Paris (encore que d’un schématisme décourageant l’adhésion des publics les plus indulgents) eût été évacuée ou simplement suggérée par la figuration minimaliste d’un chantier renvoyant de fait au caractère inachevé, perfectible du logiciel cependant déjà dans le commerce.

J’ai ainsi beaucoup voyagé, sans jamais éprouver l’émerveillement de l’enfant devant toutes ces merveilles (à de rares moments, j’ai pu croire explorer réellement notre monde, mais sans plus d’excitation que dans un jeu vidéo, donc avec la facticité comme proche horizon).

Cela m’a en quelque sorte préparé à ce que je vis maintenant : aucune présence humaine, un monde à l’abandon. Mais avec cette différence majeure que celui dans lequel je me trouve si seul est plein et non creux.

Ce soir, nouvelle lune. Bonne chance pour ma tentative et à demain.

 

26 juillet

L’expérience d’hier soir est plus qu’une variante de celle que recommande Hubert Reeves au début de Patience dans l’azur : par une belle nuit étoilée, se coucher sur le dos en pleine nature, loin de toute lumière parasite, fermer les yeux quelques instants puis les rouvrir. « Vous aurez le vertige », promettait le sage de Malicorne, comparant aussi je crois la terre à un vaisseau spatial. Adolescent à l’époque (plutôt que jeune adulte) je n’avais eu de cesse de vérifier son propos en mêlant à ce plaisir solitaire, à défaut de le pouvoir réellement partager (aucune je dois dire ne montra l’enthousiasme escompté), celui de l’initiateur auprès de mes copines successives.

C’était donc la nouvelle lune (pas comme dans mon rêve), le ciel était parfaitement dégagé, aucune lumière incidente à redouter, évidemment, et j’ai décidé de refaire le coup (sans copine, certes, mais le 27 approche) en haut du donjon du château. Je suis monté dès dix-huit heures, sans télescope non plus, mais avec l’apéro, le dîner et le couchage. L’idée était de vaincre une fois pour toutes mon importun vertige ordinaire par un vertige extraordinaire.

Je ne sais si c’est la tension, la peur d’échouer, le sentiment de mon insignifiance, un reste incongru de timidité sociale, le cou farci de midi, j’ai cru que je ne pourrais pas dépasser la salle des gardes, et c’est là du reste que j’ai bu le Tarriquet (encore assez frais malgré une ascension plus longue que prévu) en grignotant tout un sachet de cacahuètes. Enhardi, il m’a quand même fallu quatre tentatives (avec redescente de plus en plus affolée), pour parvenir enfin au sommet. Je me suis assis au centre, et lentement, patiemment, progressivement, méthodiquement, j’ai réussi à me détendre jusqu’à ne plus rien ressentir qu’un vague ennui et la calme certitude de vaincre. Avec la même ténacité, améliorant régulièrement mes performances, d’abord rampant puis à quatre pattes puis debout, je me suis approché des créneaux, agenouillé sur la banquette de pierre, penché par-dessus le vide ; mieux, je suis monté sur les créneaux eux-mêmes, dans une embrasure, me tenant d’abord du bout des doigts aux merlons puis me dressant de toute ma hauteur. Je n’ai pas jugé utile de gravir le dernier échelon. Une petite brise se levait. On verrait après le dîner. Il fut des plus gais. Le PCR, qui avait assisté à toute l’entreprise, ne cessait de me lancer des regards admiratifs et de réclamer à boire. Le cassoulet il est vrai était assez relevé.

La nuit tombait. Désormais très à l’aise, je déambulais en tous sens sur la plate-forme, récitant des poésies allemandes (entraînement préparatoire à l’étude du grec). L’air fraîchissait, les ténèbres épaississaient. La visibilité était encore suffisante : je suis monté sur le merlon le plus au nord, j’ai écarté les bras, fermé les yeux deux, trois secondes.

Quand je les ai rouverts, franchement, j’ai eu peur. Mais je me suis applaudi (mentalement) de n’avoir pas tenté plus tôt cette ultime aventure ; mieux valait en effet n’y point trop voir.

Je réessaierai peut-être en plein jour. Enfin, c’est déjà une belle victoire. De joie, je me suis amusé à emprunter plusieurs fois en courant l’étroite passerelle menant à la chambre du gouverneur, avant de m’offrir une petite prune bien méritée.

Il faisait maintenant tout à fait nuit. Je me suis glissé dans mon duvet, allongé sur le dos, j’ai fermé les yeux et récité à haute voix trois Erlkönig.

Quand je saurai le grec, je me réciterai l’Odyssée, ou l’Orestie d’Eschyle.

Puis j’ai rouvert les yeux. Ah ! mes amis !

Oui, au fait. Que devenez-vous ?

Moi, je voyage.

 

Rêvé d’un singe qui s’appelait Amédée et qui parlait l’arabe. Bribes confuses. À part ça, nuit paisible, et ce matin une très légère sensation de vertige seulement, que peut suffire à expliquer la faim, et qui a disparu dès que j’ai commencé à redescendre de ma chambre en plein ciel.

En revanche, le souvenir de mon exploit me cause une grande frayeur. Je retrouve le fossé qui me sépare de mes acrobaties d’adolescent. En bravant le danger à cette époque j’avais peur, mais mille fois moins qu’en évoquant aujourd’hui ces défis. Or c’est d’un moi contemporain que j’ai réussi à me couper. J’éprouve à la fois, toutes fraîches et renouvelées par le mythe naissant, la fierté, l’euphorie de la victoire, et, plus actuelle en ce qu’elle n’est pas un souvenir, mais détachée de toute cause concrète – de sorte que la source doit en être cherchée dans mon être profond –, compagne de mon existence, une incurable épouvante.

Je me demande si je ne suis pas tout simplement en train de me préparer à mourir.

 

(À suivre.)

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