Sauf, 46

Publié le par Louis Racine

Sauf, 46

 

9 août

Redémarré Didite. Essayé Millau. Un désastre.

Au retour, éprouvé plus fortement que jamais le vide humain. Tous ces villages abîmés dans le silence. L’écho du moteur entre les façades aux yeux clos. Rien que ça. Vertige horizontal.

La campagne à perte de vue, pour moi seul.

Çà et là, un hameau, pas plus animé que les autres, plus mort qu’un cimetière. Comme une erreur. Une horreur.

L’horreur aux toits de lauze.

 

La huitième leçon est passée comme une lettre à la poste (autrefois). Je suis particulièrement fier d’avoir pigé les règles d’accentuation (ἀδικεῖ τινας en face de λόγοι τινές me pose problème quand même, mais bon). La neuvième me paraissait impénétrable, mais je crois que j’ai chopé le truc, et surtout la première des deux lectures me réservait une belle surprise. Voici les faits.

Le texte est une chanson à boire anacréontique ; on pourrait le juger quelconque, et pourtant !

Je le reproduis, ne serait-ce que pour le plaisir – c’est aussi un bon entraînement à l’écriture :

Ἡ γῆ μέλαινα πίνει ·

πίνει δὲ δένδρε’ αὖ γῆν ·

πίνει θάλασσα δ’ αὔρας ·

ὁ δ’ ἥλιος θάλασσαν,

τὸν δ’ ἥλιον σελήνη ·

τί μοι μάχεσθ’, ἑταῖροι,

καὐτῷ θέλοντι πίνειν ;

Ce que je traduirais par :

De boire la terre noircit ;

les arbres à leur tour la boivent ;

la mer boit les souffles de l’air,

le soleil boit la mer,

la lune le soleil ;

pourquoi me faites-vous la guerre, mes amis,

quand boire je veux bien moi aussi ?

Peu importe cette traduction probablement amendable mais qui du moins essaie de rendre les subtilités syntaxiques du texte, le jeu sur la place des mots ; passons ; the point is : sept vers de sept syllabes, donc un vers central, ὁ δ’ ἥλιος θάλασσαν ; une syllabe centrale, ος, ayant pour cœur la voyelle ο, axe non seulement du poème mais aussi du monde, image du disque solaire ; ce n’est pas tout : vingt-sept mots (je compte τί μοι pour un seul mot), donc un mot central, – à nouveau l’image du soleil ; cent dix-sept lettres enfin, donc une lettre centrale, le θ de θάλασσαν, disque bilobé, image parfaite de la dualité du monde et de l’homme en même temps que – logée au pli du texte – de la symétrie ; la dernière série de remarques ne valant évidemment que si l’on a affaire à un poème composé non pour l’oreille seulement, mais pour l’œil, donc d’époque alphabétique.

Cette innocente chanson à boire procède en tout cas d’une élaboration des plus savantes.

Voilà à quoi j’emploie ces belles après-midi.

Je subis probablement l’influence de Lachèvre, le champion du point central.

Bon, un dernier whisky (le night cap, disait Maxime), et au lit. Demain, j’ai rendez-vous.

 

Cauchemar du petit matin.

C’est ce side-car.

Je le conduisais sur une route sinueuse, avec un précipice à ma droite.

Soudain je me rendais compte que le panier s’était détaché, je perdais  l’équilibre et tombais.

Au fond du ravin, j’atterrissais sur une pelouse très moelleuse. Je me faisais la réflexion qu’il devait y avoir là un cours d’eau fertilisant, et en effet j’étais entouré de plantes géantes dont je constatais assez vite qu’il s’agissait plutôt d’êtres vaguement humains. Je cherchais à croiser leur regard mais en fait d’yeux ils avaient un genre de phare de moto dont le clignotement me mettait mal à l’aise. À part ça, tout à fait muets. J’apercevais alors une anfractuosité dans la paroi rocheuse et m’y engageais avec la certitude d’une découverte imminente et agréable. Je me trouvais alors devant un rideau de lanières en plastique, comme à l’entrée de la cuisine dans les fermes de mon enfance. Mon espoir d’un proche ravissement se renforçait. À peine avais-je amorcé le geste d’écarter ce rideau que d’énormes pierres tombaient derrière moi, comblant peu à peu le ravin, tandis qu’à travers les lanières de plastique ma main rencontrait un mur tiède, élastique, infranchissable, d’un rose écœurant. Je comprenais alors que j’étais pris au piège, et je voulais hurler, mais les lanières m’étranglaient tandis qu’une force irrésistible me plaquait la bouche contre la paroi.

J’ai connu des réveils plus calmes.

Bon, on est jeudi, ça aide.

 

(À suivre.)

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