Sauf, 7

Publié le par Louis Racine

Sauf, 7

Ici, comme un peu partout j’ai l’impression, plus rien ne fonctionne qui nécessite de l’électricité (sauf en conserve). On dirait un film d’anticipation ou fantastique ou peu importe avec catastrophe nucléaire, il y a un roman comme ça où une femme se retrouve coupée du monde par un mur invisible mais moi c’est différent, j’ai bien peur de ne plus jamais rencontrer âme qui vive à moins que les animaux aient une âme, ça ne manque pas les chiens errants, les goélands, toutes ces saloperies mais je sais me défendre, quant à la catastrophe nucléaire si elle s’est produite ce doit être loin, pas de radiations ici ou pas encore, le plus troublant c’est cette disparition de tout ce qui était humain, du jour au lendemain c’est le cas de le dire – l’idée m’est venue très vite que des véhicules en pleine course livrés à eux-mêmes avaient pu provoquer des dégâts dont certains effroyables et j’ai vu en imagination des avions s’écraser sur la ville, d’énormes porte-conteneurs défoncer la jetée, broyer les voiliers du port de plaisance, crever les cuves d’hydrocarbures, que sais-je ? Je suis tout de suite monté à Notre Dame des Flots en slalomant assez peu car peu de voitures arrêtées en plein milieu de la chaussée ou accidentées comme devant le Week-End vides bien sûr et quelques vélos il y a donc il y avait donc des gens qui circulaient à vélo à 1 h 42 du matin (1 h 40 au clocher de l’Hôtel de ville) mais disparus, envolés, volatilisés avec leurs vêtements et peut-être aussi leurs bagages, ç’aurait été intéressant de voir si des cartables jalonnaient le chemin des écoles mais les enfants ne vont pas à l’école n’allaient pas à l’école en pleine nuit cela dit avec l’évolution des mœurs les familles recomposées et tout ce qu’on a pu voir et le laisser-aller l’abandon dans lequel on laisse parfois ces pauvres on laissait parfois ces pauvres gosses je suis sûr qu’on trouve des trouvait des gosses dehors en pleine nuit dans la rue y compris certains avec leurs affaires d’école qui sait même s’ils étaient rentrés chez eux entre-temps et chez eux c’est-à-dire ? et les affaires d’école en quoi ça consistait à quoi ça se réduisait d’une manière générale ?

bref je suis monté voir ; il devait être près de trois heures, le temps de bien constater que ni téléphone ni radio ni télévision ni rien d’électrique (sauf piles ou batteries) donc pas de réveil et seulement l’heure du four, vieil affichage à cylindres, de constater aussi que personne, c’est ça le plus étrange, d’accord je vis seul je vivais je vis j’ai l’habitude voilà ce que c’est quand j’écris trop vite sans parler du risque de ne pouvoir me relire

il faut que je me concentre et que je me conserve, en conversant avec moi-même

quand je pense à cette institutrice qui nous avait mis en garde : il n’y a que les fous qui parlent seuls (sans doute à la question « à qui parles-tu ? » quelque bavard ayant répondu « à personne »)

seul le fou parle seul

seul le seul parle fou

Aucun dégât, donc, à déplorer (par ici, en tout cas) du fait d’un avion vidé de son pilote ou d’un navire courant sur son erre, ou encore d’un train entrant au mauvais moment dans cette gare en cul-de-sac (c’était à vingt minutes près ; l’express de Paris doit s’être arrêté de soi-même entre Yvetot et Bréauté-Beuzeville), mais en divers endroits de la ville et du port, sur la voie rapide, sur l’autre rive de la Seine, des foyers d’incendie sans grande conséquence (le plus souvent des voitures accidentées, je suis allé me rendre compte partout où je l’ai jugé utile, j’ai même joué de l’extincteur par précaution dans une station-service où un camion avait pris feu un peu trop près des pompes – mais tout risque est maintenant écarté ; l’incendie le plus impressionnant, celui du pont de Normandie, n’a duré que deux jours, et les fumées ont vite été dissipées par le vent d’ouest) ; côté mer, posés sur l’eau noire, encore éclairés la première nuit, plusieurs bateaux à l’ancre, dans l’attente d’une entrée au port qui. Je les ai observés aux jumelles ; pas un mouvement à bord, et ils n’ont pas bougé depuis. Aucun autre navire ne s’est encore présenté, et c’est tant mieux, pas plus venant du large que de la Seine, mais je ne suis pas remonté très loin en amont, et je redoute le spectacle de péniches échouées continuant de déverser leur carburant ou leur cargaison plus ou moins toxique dans le fleuve. Si ça se trouve, un peu partout dans la région, dans le pays, dans le monde, une pollution d’une ampleur et d’une gravité inédites a commencé de sévir, dont personne ne réchappera, pas même moi.

Cerné par la pollution et par une ignorance crasse.

Toute activité en ville et dans le port semble avoir cessé. Mais qui peut me dire si quelque part des machines ne continuent pas à tourner, à produire, à détruire, dont le fonctionnement ne requiert pas la vigilance ou simplement la présence d’un être humain ? Comment savoir si des animaux livrés à eux-mêmes, sauvages ou rendus à la liberté, ne peuvent déclencher des processus mécaniques ou physiologiques aux conséquences délétères ?

Et les satellites ? Est-ce qu’ils ne vont pas quitter leur orbite pour tomber çà et là ? J’en ai repéré quelques-uns ces dernières nuits, pour l’instant ils tournent, mais pour combien de temps ? Le système GPS en tout cas ne fonctionne plus, si j’en juge par les diverses voitures sur lesquelles je l’ai testé.

Tantôt je sens l’imminence d’une catastrophe écologique majeure, la pire de tous les temps. Celle dont on se dit : voilà, ça y est, on y est. Je sens ça très fortement.

Tantôt je me laisse vivre.

Je devrais me sentir en grand danger du fait de cette probable dégradation généralisée de la sécurité humaine. Surtout ici, dans cette zone classée Seveso je ne sais combien. Et pourtant c’est ma solitude qui m’inquiète le plus. Mais de manière inopinée : il me serait odieux de mourir alors que je suis peut-être le dernier vivant de mon espèce.

La sécurité humaine, c’est la mienne. Non que cela me donne des responsabilités. Ce n’est pas parce que je me demande toutes les cinq minutes « pourquoi moi ? » que ce pourquoi doit signifier « pour quelle fin ? ». Je me sens seul, ça oui. Pourvu cependant de tout ce qui est nécessaire à la vie biologique. Sauf que je n’ai pas de partenaire de l’autre sexe pour me reproduire. Autrement dit, pour pouvoir prétendre en me conservant sauver l’espèce, il faudrait que je croie à l’existence de cette partenaire. Or je doute.

Mais si je suis seul, pourquoi moi ? Pourquoi pas une femme, un Noir, un croyant, une adolescente, un Chinois, un bébé – le pauvre ! Pourquoi pas quelqu’un de mieux pourvu physiquement et intellectuellement ? Pourquoi pas un philosophe, un écrivain, un vrai pianiste, un luthier, un médecin, un spécialiste de l’environnement ? Pourquoi pas un juif, un coiffeur ? Un gros ? Un fou ?

Si je dois me considérer comme un héritier, que suis-je censé faire de l’héritage, moi qui ai surtout lu des polars et des bandes dessinées, et pas des plus récents ?

Et si c’était ma banalité qui me valait cette distinction ? Serais-je exceptionnellement banal ?

L’exception française ?

Autant répondre « pourquoi pas moi ? » C’est comme ça que j’ai tenu jusqu’à présent. Avant, et après.

Pourquoi pas Sylvain Manoury, si le vin m’a nourri, petit prof de maths de lycée, tiens avant de partir je passerai au lycée. Je n’y suis pas retourné depuis le jour de la Disparition. Je m’étais senti obligé d’y aller. Aujourd’hui j’ai enfin la possibilité de ne le faire que quand j’en ai envie.

 

(À suivre.)

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