Sauf, 5

Publié le par Louis Racine

Sauf, 5

 

27 mai

J’ai pensé dresser des listes. Liste de tout ce que j’ai toujours rêvé de faire sans le pouvoir et qui est devenu possible, liste de ce qu’il ne faut pas oublier d’emporter si je m’en vais, liste des avantages de ma situation, liste des inconvénients, liste des gens dont la compagnie me manque, liste des choses que je n’ai jamais dites à personne et que maintenant

Hypothèse qui m’est venue très tôt, mais dont j’ai immédiatement compris la fausseté, celle de L’Homme invisible à l’envers. Je les entendrais au moins, les invisibles, je sentirais leur présence, je verrais bouger leur vêtements vides. Ce serait assez lassant. Je préfère ma situation, plus tranchée.

J’ai du mal à me représenter le moment de la Disparition. Et d’abord il m’a fallu du temps pour écarter définitivement une autre idée fausse, à savoir que les gens avaient disparu pendant leur sommeil. Manifestement certains étaient bien réveillés, en pleine action. Ç’a dû être immédiat. Mais dans quel rayon ? Sur toute la planète ?

Il m’arrive aussi de me demander ce qui se serait passé si je n’avais pas vécu seul, autrement dit avant notre séparation, ou avant le divorce. J’aurais disparu aussi ? Personne n’aurait disparu ? Ou tout le monde sauf nous, Gisèle, les enfants et moi ?

Et si c’était moi qui les avais fait disparaître ? En avais-je le pouvoir ? le désir ?

Fantasmes, fantasmes...

Ceci quand même : puisque aucune explication rationnelle ne se présente (je note : absence de tout élément humain + absence d’explication), et qu’en même temps la réalité de ma situation est incontestable (cela fait bien quinze jours que je n’espère plus me réveiller d’un cauchemar particulièrement sophistiqué)

une parenthèse : les premiers temps, très souvent, le moindre de mes gestes me paraissait devoir être sanctionné par une sorte d’approbation supérieure : chaque entreprise était une tentative aléatoire, une bouteille à la mer, un morceau de pain aux cygnes, et dès que j’avais réussi quelque chose (par exemple le cambriolage de l’armurerie), je me sentais revenu à l’âge des bons points

donc, en l’absence d’explication rationnelle ou plutôt naturelle, je suis parfois porté à croire au caractère métaphysique de tout cela : c’est un conte, une fable

métaphysique ou métaphorique ?

au moins ce ne serait pas à moi de délivrer le sens de ce que je vis, s’il existe

Je me tourne vers le chat. Il faudra que je lui trouve un nom. La peur qu’il m’a faite hier. Je m’apprêtais à dîner, retour d’une expédition à Étretat (pas près d’oublier le cadavre de vache sur la falaise, remué par les goélands, et le cargo pris dans le chas de l’Aiguille), quand j’ai entendu un pas dans l’escalier. La peur, oui. Et c’est cette peur qui m’a fait le plus peur. Je serais donc déjà devenu sauvage au point de redouter de retrouver mes semblables ? Mais c’était ce chat, étrangement doux et ronronnant et caressant alors que je me serais attendu, précisément, à devoir affronter un fauve.

Bon, nous avons partagé le cassoulet au confit de canard (deux cuisses, deux manchons).

Liste de ce qui me manque le plus :

finalement, pas grand-chose.

Les câlins, mais ce n’est pas nouveau.

 

28 mai

Je reprends. Rencontre d’avant-hier : décevante plus que décisive, mais dans ma situation on

Je reprends et toujours sans raturer, pour l’instant, on verra bien

J’allais justement parler de ce « on » et je l’emploie à nouveau, dans un autre sens il est vrai. On verra, nous verrons. Je vois bien l’absurdité désormais de tout discours impliquant l’autre, même l’autre qui est en moi. Jusqu’où pourrai-je tenir un discours absurde en le sachant absurde et en n’ayant que cette lucidité comme rempart contre la folie ?

Il me vient une idée effrayante. Qu’est-ce qui me prouvera, me prouve que ce que j’écris a un sens ?

Ce que j’écris me semble parfois en avoir moins que ce que je dis quand je parle seul.

Prendre prétexte de l’absence de tout destinataire pour évacuer la question du sens me paraît dangereux. Du reste je suis assez heureux de pouvoir me lire, malgré ce doute qui s’insinue douloureusement en moi : saurais-je détecter mes propres lapsus ?

 

Le chat me manque. J’ai d’abord cru qu’il me resterait attaché, serait un compagnon régulier, mais je ne l’ai pas revu depuis hier matin. S’il revient je lui montrerai combien j’apprécie sa présence. Il n’est pas très beau, mais moi non plus. Cela dit, aujourd’hui je peux me considérer comme l’homme le plus beau du monde.

Je me suis arrêté pour rire, de ce rire que j’aime et qui me fait peur en même temps, une peur délicieuse donc, c’est difficile à décrire, sensation proche du frisson mais aussi détente musculaire générale, sans doute associée à un phénomène respiratoire, comme l’impression de chute brutale avant l’endormissement, jamais cela n’avait duré aussi longtemps, il y a là-dedans quelque chose de l’orgasme avec un brin de tristesse très physique.

Je regrette, je ne suis pas écrivain. Je m’en fous. J’écris.

Bien ri, encore.

 

Sieste dans l’appartement-musée. Je n’y retournerai pas. Je veux en conserver l’image de cet après-midi, la chaude lumière du soleil reflétée par le parquet, par les meubles, par le plastique et les chromes des appareils ménagers. Cette reconstitution des années cinquante, la décennie qui précède mon enfance, m’a permis de me replonger non dans une époque disparue, mais dans une nostalgie ancienne, et d’en comprendre le caractère premier : de réaliser un vieux rêve, entrer dans une case de bande dessinée. Trop tard, évidemment.

C’était bien la peine d’inscrire Le Havre au patrimoine mondial.

Et maintenant, il pleut.

 

(À suivre.)

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