Sauf, 31

Publié le par Louis Racine

Sauf, 31

 

4 juillet

Déjà deux mois.

Forte poussée d’acné ce matin. Heureusement que ma vie sociale est devenue ce qu’elle est.

En choisissant d’émigrer à la campagne, je savais que je serais confronté beaucoup plus qu’en ville à la mort animale. Mais je ne m’attendais pas à certains des spectacles que j’ai découverts dans mes récentes pérégrinations. Depuis le début du mois, je sillonne le pays (en Nevada ; je m’y sens mieux protégé). J’ignorais que tout près d’ici (j’ai regagné le Mas), il y avait un élevage d’autruches. Pauvres bêtes ! Sans la pancarte à l’entrée, je n’aurais pas compris ce que j’avais sous les yeux. J’imagine ce que ça peut être dans les zoos. De l’autre côté de l’Aveyron, dans une grande ferme, j’ai vu des dizaines de carcasses de chevaux de promenade et de chèvres à fromage depuis si longtemps livrées aux charognards qu’il m’a fallu là aussi le secours de l’épigraphie pour interpréter ce que je voyais. Quelques chèvres pourtant ont réussi à se libérer et à survivre. Pour combien de temps ? Vaguement essayé d’en capturer une. Bon, rien à faire.

Des animaux sauvages, ceux qui s’en sortent le mieux sont assurément les sangliers. La première horde que j’ai aperçue m’a causé une frayeur dont je suis à peine remis. Heureusement, ils ne s’approchent pas des maisons, mais qui sait si la faim ne les fera pas s’enhardir jusqu’à oublier leurs habitudes ? En tout cas ce porcus-là n’a plus rien de singularis, et c’est toujours avec trois fusils chargés que je m’aventure aux abords des bois un peu touffus, sans jamais y pénétrer. La cueillette des champignons s’avère périlleuse.

Je n’ai pas complètement renoncé à ce fantasme, tomber sur un enfant sauvage. Horreur absolue à l’idée que cette rencontre soit plus improbable qu’un malheureux réflexe de ma part. Si je devais tuer mon semblable, je me tuerais aussitôt.

Quant au visiteur de l’autre nuit, il ne s’est plus manifesté, preuve qu’il a effectivement quitté les lieux dès le lendemain.

Les blés sont mûrs, jimagine. Je devrais moissonner. Conduire une moissonneuse-batteuse, encore un rêve de gosse.

 

6 juillet

Des abeilles ! Plein d’abeilles !

J’avais oublié qu’il y avait des apiculteurs dans le coin. Suite à leur disparition, il a pu se produire des essaimages. Ce matin le jardin était envahi d’abeilles, et je crois bien avoir repéré leur ruche, dans un arbre mort, pas très loin d’ici. Quant à récolter leur miel, on avisera en temps utile.

Je me rappelle aussi que, lors de ces vacances à Najac, nous avions peur des frelons, dont nous avions découvert un nid près de la maison. J’espère que nous n’allons être attaqués par ces saletés. Je ne crains pas les abeilles, celles de ce matin n’étaient nullement agressives, et si je suis rentré c’était plus pour ne pas les déranger que pour me protéger. Mais les frelons me terrorisent.

J’ai l’impression d’avoir changé pendant ces derniers jours. C’est peut-être d’avoir retrouvé la maison de Najac. Je n’ai plus le même rapport à l’existence. À la relecture, certaines pages de ce journal me paraissent avoir été rédigées par quelqu’un d’autre. C’était déjà le cas. Mais cet autre est un autre autre. Si j’ai toujours autant le souci de ma sécurité, cette préoccupation m’aide à surtout à rester lucide. Plus que de la mort, j’ai peur de la folie. Ou plutôt, si j’ai peur de la mort, c’est parce qu’elle est devenue pour moi – je ne sais comment ni pourquoi – synonyme de folie. J’exerce contre la folie une vigilance toute nouvelle, et je ressens plus fortement sa menace que celle de la mort. Certes, ma situation présente a beaucoup avivé en moi le sentiment que ma vie était une lutte permanente contre la mort, mais elle m’a surtout fait prendre conscience, comme si elle m’injectait cette idée dans l’esprit, que le combat de ma raison contre la folie pouvait voir le triomphe de cette dernière : la folie avoir raison de ma raison.

Tant qu’à être sauf, autant être sain d’esprit. Devenir fou me serait une souffrance bien plus grande que de mourir, parce que jusque dans la mort c’est la folie qui me guette : ce sont des souffrances morales, bien plus redoutables que les souffrances physiques, parce qu’elles les enveloppent, les précèdent en les faisant redouter, les accompagnent, et leur succèdent éternellement.

Ou bien :

La raison est son propre rempart contre la folie, mais un rempart vivant ; la peur le sape, la mort le ruine.

Ou bien :

Si la raison est raison, elle ne peut pas ne pas sentir ses limites ; avoir foi en la raison, jusqu’où est-ce raisonnable ?

Je ne me suis jamais autant accroché à la vie, mais je crains de devoir la finir dans la crainte.

Je crains surtout une survie invivable.

Je vais faire une partie d’échecs avec Anékhou.

 

C’est à Najac que j’ai découvert les échecs, et aussi le go. Trente ans plus tard, je suis toujours aussi mauvais. Quand je pense que j’ai créé le club de go du lycée ! Heureusement que Maxime l’a repris ; je commençais à ne plus guère faire illusion. Atroce souvenir : avoir été battu par Sarah Lemétais. Ce n’était pas tellement sa victoire à elle qui me serrait les tripes, au contraire j’étais plutôt content de lui avoir procuré ce plaisir (elle exultait, incrédule, belle), mais le duo des vieilles pies. Qu’est-ce qu’elles foutaient là, juste au bon moment ? Si je pouvais oublier ce genre de conneries aussi facilement que ce fameux jour la vulnérabilité de mon fou blanc !

Je m’étonne, je me suis toujours étonné d’être à la fois doté d’une mémoire parfaite pour certaines choses, et par ailleurs incroyablement étourdi. Je ne sais à quoi je joue avec moi-même. Après ma partie d’échecs (Anékhou a gagné, bien sûr), je me suis mis au piano. Impossible de retrouver le nocturne composé chez Glévarec. Je n’avais pas voulu le noter, persuadé qu’une composition dont j’étais si content, si originale, si personnelle, née dans des circonstances si extraordinaires resterait à jamais gravée dans mon souvenir. Comment ai-je pu être confiant à ce point, instruit pourtant par de nombreuses déconvenues ? Je n’ai même pas pris la peine d’enregistrer ne fût-ce que le début. Et voilà qu’une chaude honte se diffuse dans tout mon corps. Crétin !

Bon, ça me reviendra. Ne plus pouvoir compter que sur le hasard, au fond, qu’est-ce que ça change, dans ma situation ?

 

7 juillet

Le visiteur de l’autre nuit n’était peut-être pas parti, ou alors il a ses entrées dans la maison. Ce n’est quand même pas Anékhou qui lui ouvre ; il paraissait consterné et surtout épouvanté par cette nouvelle démonstration de sans-gêne. La première remonte exactement à une semaine. L’ennemi attaque donc dans la nuit du jeudi au vendredi, passé minuit. Je décide de l’appeler Raoul, plutôt que Martial.

Il ne m’est pas totalement antipathique, malgré sa violence, car il semble mû essentiellement par la faim. Je me félicite toutefois de dormir avec le PCR, convaincu qu’il s’en serait pris à la pauvre enfant. Il a bien bouffé les courroies de cuir du vieux canapé.

J’ai songé à lui tendre un piège, mais cette perspective m’affole plus qu’elle ne me rassérène.

 

(À suivre.)

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