Sauf, 26

Publié le par Louis Racine

Sauf, 26

Le moment est venu de réparer une lacune. Ce sera vite fait. Le plus long sera de justifier ce retard.

D’abord ce n’est pas tout de suite que je m’en suis aperçu. On devait être le 7 mai. Peu à peu, je refaisais surface, recommençais à raisonner, ébauchais des théories. Je me demandais par exemple si le phénomène ne pouvait admettre une explication astronomique, consultais les éphémérides ; Jupiter à l’opposition : bon, et alors ? Je me tournai même – moi, le rationaliste, pourfendeur de toutes les superstitions – vers l’astrologie, sans parler des tarots. Rien de probant.

C’est alors que je me suis rappelé que le 4 mai, c’était la saint Sylvain.

J’ai donc – moi – envisagé sérieusement l’hypothèse que je devais à mon prénom d’avoir été oublié.

Et, à titre de vérification, je suis monté à Dollemard, chez Sylvain Le Mindu, au demeurant autre scientifique. Personne. J’ai laissé un mot, bien en évidence. Régulièrement je suis passé voir, et jusqu’au jour de mon départ. Le mot n’a pas bougé. Entre-temps, j’avais repéré d’autres Sylvain dans l’annuaire, et déposé chez eux des messages leur donnant rendez-vous tous les après-midi à 17 heures devant le Monument aux Morts, près du Volcan (je pouvais surveiller les lieux aux jumelles, du haut de mon observatoire). Tout cela en pure perte. Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est le contraste entre la rigueur de la méthode et l’absurdité de l’hypothèse. Du savant et du rêveur, lequel était le plus maniaque ? Je comprends au moins la raison de ma répugnance à revenir sur ces bêtises. Il faut croire que cela me coûtait davantage que d’en raconter d’autres.

Mais je rends mal compte de ce que mon comportement avait de plus contradictoire. Assez vite j’ai pris conscience de la stupidité de ma théorie. À l’époque où l’on commençait à présenter le passage à l’an 2000 comme un événement majeur, j’ai été un des premiers au lycée, dans les conversations avec mes collègues, avec mes élèves, à en relativiser l’importance en le resituant dans son contexte culturel. J’étais donc capable d’apercevoir ce que l’hypothèse du prénom recelait de naïveté impérialiste, d’ethnocentrisme *. Toutefois, je me suis fait un devoir de poursuivre l’expérience : j’ai persévéré consciemment dans l’erreur.

* Alors même que mon éducation religieuse est restée fragmentaire et aléatoire ; baptisé tout bébé, je ne suis jamais allé au catéchisme, n’ai entendu que des messes de mariage ou d’enterrement (sauf une fois, dans mon enfance, à Montmarault), et jusqu’à mes années d’études ma seule Bible a été un album Suchard légué par un lointain cousin qui y avait plus ou moins adroitement collé les vignettes destinées à en illustrer le texte, fournies avec les tablettes de chocolat de cette marque ; leur édition ayant pris fin depuis longtemps, j’avais aussi peu d’espoir que le chocolat d’accès chez nous de pouvoir jamais combler les emplacements vides (y compris les lacunes que mon frère Vincent avait cru compenser par d’infâmes gribouillis au stylo à bille).

Ceci encore : depuis la catastrophe, je me suis tiré les tarots trois fois au Havre, deux fois à Montmarault, je le ferai ce soir en rentrant. Je suis décidé à noter tous ces tirages, avant de les oublier.

 

29 juin

Petit déjeuner au soleil. Tripous et vin blanc. Je devais courir jusqu’au château et retour. J’ai eu peur des chiens errants. Je n’en ai pas vu, mais pendant une bonne partie de la nuit des aboiements sont montés de la gare. Je me suis contenté d’un grand tour en décapotable dans la campagne. Ça creuse.

Le tirage d’hier soir, mais d’abord mes viaducs.

Enfant je n’ai jamais eu peur du vide. J’avais au moins sept ans quand ma grand-mère m’emmena en promenade sur le viaduc ferroviaire qui surplombait la maison de Tarare. En tout cas je portais déjà des lunettes, puisque j’avais eu plaisir à distinguer en contrebas le jardin de mon grand-père, et justement, oui, l’homme lui-même encore plus humble que d’habitude, occupé à bêcher, biner, sarcler.

Nous allâmes aussi, pendant des vacances à Montmarault, voir en famille le viaduc de la Fade, belle construction métallique, triomphe de la claire-voie. Très intéressé, je m’aventurai sans crainte sur le tablier, au grand scandale de certains adultes (je les comprends, maintenant).

Adolescent je m’amusais, sur la terrasse de notre immeuble en forme de L, à passer d’une branche à l’autre en enjambant le vide, m’aplatissant contre la construction qui occupait l’angle. À y repenser seulement, j’ai des sueurs froides, et je sens une grande faiblesse dans tous mes membres.

Quelques années plus tôt, j’avais fait une première expérience du vertige ; j’étais sur le chemin de ronde d’un château d’Auvergne, avec un copain. Je ne sais pourquoi nous avions emporté là-haut un ballon en caoutchouc. Il m’a échappé des mains, et je me suis trouvé pétrifié, incapable de le rattraper, comme si je craignais d’être entraîné dans sa chute inexorable : j’ai eu tout le temps de le voir rouler vers un mâchicoulis, et s’y engouffrer. En partant, nous l’avons retrouvé au pied du donjon, dans un fouillis d’orties, en piteux état (c’était de la camelote). Mon copain m’en a beaucoup voulu.

Depuis, j’ai presque toujours été incapable de sérénité quand je me trouvais en compagnie dans un lieu élevé, surtout avec des enfants, surtout les miens : malgré d’énormes efforts, je finissais en général par abandonner à Gisèle la conduite du groupe. Pourtant, il m’est arrivé d’emmener les jumeaux seuls sur des sentiers escarpés des Alpes ; j’étais conscient du danger, mais je conservais mon calme. À l’inverse, il me semblait devenir en vieillissant de plus en plus susceptible d’éprouver un vertige aux effets de plus en plus violents même quand j’étais parfaitement seul et autonome.

Après l’échec du pont de Normandie, j’ai cru devoir essayer le viaduc de Rodez. Mais je n’ai pas pu, même en marchant en plein milieu, le plus loin possible des rambardes. C’est ce qui s’appelle se dégonfler.

J’ai trop peur, à m’imaginer seulement là-dessus, là-haut. Je me sens gravement handicapé. À vingt-deux ou vingt-trois ans, j’ai été amené à conduire un combi VW dans le ciel de Gênes, sur d’étroites et sinueuses bretelles d’autoroute ; c’était limite, mais j’ai supporté, et de tenir le volant m’y aidait. Aujourd’hui je sais que je serais contraint de renoncer. Et le viaduc de Millau, même en voiture, ça risque de ne pas être possible. Je suis devenu un rampant. Ne m’a-t-on pas quelquefois appelé Serpent à lunettes ?

Voilà la créature à la manque, à la traîne, qui pille les garde-manger des absents.

Mais je ne voudrais pas trop m’accabler. Je me dois un minimum de respect, malgré tout.

Bon, le tirage.

Mieux vaut commencer par les précédents.

Au Havre d’abord. Cela faisait des années, plus de vingt ans sûrement, que je n’avais pas tiré les tarots. Je me rappelais le protocole ; pour l’interprétation, ce serait plus difficile, j’avais perdu ma science et mes réflexes. Je me lançai quand même, persuadé de comprendre enfin pourquoi mon jeu de cartes, malgré de nombreux déménagements, était toujours resté en évidence et accessible dans quelque coin de mon bureau (ou de l’espace qui en tenait lieu).

Pour soutenir mon inspiration, j’avais choisi un Dalwhinnie 15 ans d’âge, douceur de miel et puissance.

Je procédai à trois tirages.

Première question : « Où sont-ils ? »

Tirage : la Justice – le Mat – le Monde – le Jugement.

Somme : la Justice. Somme sans la Justice : l’Hermite.

Deuxième question : « Vont-ils revenir ? »

Tirage : la Papesse – l’Arcane sans nom – l’Étoile – la Lune.

Somme : Tempérance.

Troisième question : « Pourquoi moi ? »

Tirage : le Jugement – l’Amoureux – l’Étoile – la Roue de Fortune.

Somme : la Justice.

Je suis incapable d’interpréter ces résultats.

À Montmarault je me contentai de deux questions ; deux redites, à peu de chose près :

« Que sont-ils devenus ? »

Tirage : le Pendu – l’Arcane sans nom – la Force – le Pape.

Somme : le Pape. Somme sans le Pape : l’Hermite.

« Pourquoi ne suis-je pas avec eux ? »

Tirage : le Mat – le Jugement – l’Hermite – l’Arcane sans nom.

Somme : la Roue de Fortune.

Hier soir, après le foie gras (sur biscottes), moment solennel, bougies, somptueux Madiran ; une seule question, légèrement provocatrice :

« Les tarots peuvent-ils m’apprendre quelque chose sur ma situation ? »

Tirage : le Mat – la Maison Dieu – l’Arcane sans nom – l’Amoureux.

Somme : le Pendu.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça dit ? Je donne ma langue au chat.

 

(À suivre.)

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