Sauf, 12

Publié le par Louis Racine

Sauf, 12

 

31 mai

Entendu miauler toute la nuit. Serait-ce « mon » chat ?

Je commençais à reprendre cette bonne vieille habitude : dormir la nuit, agir le jour. Oui, les choses rentrent dans l’ordre.

Matinée froide et pluvieuse. Ça me tape sur les nerfs, à la longue, ce printemps si pourri, même pour ici. C’est peut-être lié à la catastrophe. Ça n’a peut-être aucun rapport. Toujours des incertitudes. Bon, je vais essayer de dormir un peu.

 

J’ai rêvé que je regrettais d’avoir quitté Le Havre sans emporter mes brouillons. La petite culotte, pareil.

J’étais pourtant dans mon ancien appartement, celui d’avant le divorce, j’étais seul et je criais : « Mais retourner pour une petite culotte roulée en huit ou pour trois feuilles A4 roulées en boule, non. Tant pis pour l’infini. »

« C’est bien un rêve de matheux », dirait Gisèle.

Un matheux, moi ? Je revois Georgina, un jour où nous avions fui tous deux la cantine du lycée, posant sur moi son beau regard bleu et m’avouant tout en attaquant son croque-monsieur qu’elle m’avait d’abord pris pour un collègue de philo ou de français. « Tu es plutôt atypique comme prof de maths ; le plus littéraire que j’aie jamais rencontré. Remarque, sans cette erreur de casting, je n’aurais peut-être pas cherché à mieux te connaître.

– Et qu’as-tu découvert ?

– Pour l’instant, pas grand-chose. Tu restes une énigme. »

Poncif pour poncif, Georgina m’attirait plus par la profondeur de ses décolletés que par celle de sa conversation.

Il y a un pigeon mort sur le trottoir, juste devant ma porte. Oiseau de malheur, va !

 

31 mai, le soir

Relu l’ensemble. Puis dit tout haut : « Ce n’est pas ça qui va bouleverser l’histoire de la littérature. » Fou-rire.

D’ailleurs, ça me reprend.

Puisqu’on en est aux subtilités, je me rappelle, il y a quatre ou cinq ans, un article de la presse locale sur un fossile de dinosaure qu’on venait d’extraire de la falaise, où il avait passé cent trente millions d’années. « Il a dû trouver le temps long », ai-je dit alors, comme en réponse à ce que je venais de lire, et instantanément j’ai senti se dénouer quelque chose au fond de moi, et j’éprouvais à la fois une joie très pure et une tristesse infinie, et je souriais les yeux embués de larmes, sous les regards vaguement apitoyés des autres consommateurs du bar du Chillou, témoins de la scène.

Je me demande si cet accès d’hypersensibilité (favorisé par le kir) n’avait pas un caractère prémonitoire.

Mais je me suis si souvent senti seul.

Seul témoin de toute scène, désormais. Et tout sauf assisté.

Testis unus, testis nullus. Témoin que rien, non, jamais je ne m’abaisserais à ce jeu de mots laid.

 

Bâti des grilles de mots croisés, avec le moins possible de cases noires.

Je me souviens que j’étais fier de connaître la différence entre cruciverbiste et verbicruciste. Qui me l’a apprise ? Je ne sais plus.

 

1er juin

Un homme roule dans la ville.

 

2 juin

Toujours ce ciel gris. Composé un genre de berceuse.

 

3 juin

Anniversaire de Julia et Séverin.

Premier jour de beau temps depuis des semaines, une chance pour les Dixie Days. La ville en est transfigurée. Installé trois gros lecteurs de CD régulièrement espacés le long du front de mer, et passé du jazz à plein volume une partie de l’après-midi, en déambulant tranquillement de l’un à l’autre. Incroyable comme les piles s’usent vite à ce régime.

 

4 juin

Un mois déjà ! Le beau temps semble devoir durer.

 

5 juin

Troisième jour de beau temps. Dansé sur la plage. Ce soir j’allumerai un feu, brochettes de chamallows, bain de minuit. Je dormirai peut-être ici, le pistolet sous la serviette qui me servira d’oreiller. J’évite de la garder à la main, de peur de me tirer une balle dans un moment de demi-conscience.

Je profite encore un peu de ces retrouvailles avec le soleil, puis je m’en vais le suivre plus au sud.

 

6 juin

Florence, où es-tu ?

 

8 juin, 7h du matin

Le chat est revenu ! J’étais en train de boucler mes bagages. Oui, cette fois, je pars pour de bon. D’abord j’ai changé de voiture, ce Chrysler n’était vraiment pas à mon goût. Nous voyagerons, Anékhou et moi, en Nevada GTD. Diesel, donc, mais je refuse de parler de conversion. Modèle déjà ancien. Au moins ce n’est pas bourré d’électronique, c’est increvable, et puis c’est la Régie.

Blanc, oui. Salissant, hélas. Bon, si je continue à me déclencher des crises de fou-rire je ne serai jamais prêt.

Nous partons dans une heure tout au plus. Je suis monté à Notre Dame des Flots, j’écris face au large. Ces lignes devraient être les dernières avant un moment, mais je pense utiliser le dictaphone pendant le voyage.

Direction Paris, à Mantes je quitte l’autoroute, Rambouillet, puis Montmarault, Laguiole, Najac.

Vacances sauvages.

 

(À suivre.)

Publié dans Sauf

Commenter cet article