Sauf, 44

Publié le par Louis Racine

Sauf, 44

 

5 août

De la visite, encore.

Il était dix heures ce matin. Je venais à peine de me poster à la lucarne est du grenier quand j’ai aperçu, bas sur l’horizon, l’étrange nuage. J’ai d’abord cru à une tache sur mon verre droit, puis à l’effet d’un de ces corps flottants qui investissent chroniquement le vitré mes globes oculaires. C’était lointain et jaunâtre, tirant sur le brun, comme si derrière la peau du ciel un bout de cigarette incandescent avait commencé d’en roussir une petite surface avant de la perforer ; mais cela se déplaçait, se dilatait, avec des scintillements nacrés d’écailles, plus marqués dans l’image grossie par les jumelles, d’ailleurs tout aussi imprécise.

C’est en voyant cette nébuleuse, dont le diamètre apparent avait atteint environ deux degrés, tomber brusquement dans la campagne, que j’en ai compris la nature et les motivations, en même temps que me revenaient les rumeurs de l’année dernière sur cette menace nouvelle pour notre agriculture : les migrations de sauterelles.

Anékhou et moi, bien calfeutrés, avons attendu que ça se passe. Les visiteuses se sont régalées, nous aussi : foie gras, Ste Croix du Mont, suites de Bach par Wispelwey (le dernier enregistrement).

Je m’en souviendrai de ces vacances.

 

6 août

Quand j’étais enfant, je faisais souvent ce cauchemar : j’étais dans une maison ou un appartement plongé dans l’obscurité. Je voulais allumer la lumière mais l’interrupteur (mural, le plus souvent) ne fonctionnait pas. Bon, me disais-je, je parie que c’est encore ce cauchemar. J’essayais un autre interrupteur. Dès la seconde déception, j’étais fixé. Et mon angoisse augmentait, parce que je sentais un danger imminent. Sa nature exacte, je n’aurais pu la définir. Quand de tels événements se produisaient dans la réalité, à l’occasion d’une panne d’électricité nocturne et inattendue, j’éprouvais un bref instant la même appréhension, mais sans cette certitude de me retrouver en quelque sorte prisonnier de moi-même. On sait que l’on rêve, on sait que l’on est éveillé. Et c’est parce que ce savoir est de la même consistance que le rêve et la réalité peuvent se confondre. On peut en revanche douter si l’on a rêvé ou pas. Pour certains souvenirs, je ne jurerais pas s’ils appartiennent à l’un ou l’autre versant de ma vie. Je suppose que les romanciers connaissent aussi cette indécision concernant les produits de leur imagination volontaire. Je veux dire connaissaient.

Depuis la nuit de la catastrophe, j’ai souvent ressenti cette angoisse passagère, surtout les premiers temps, quand distrait par l’habitude il m’arrivait de vouloir allumer un plafonnier. Je me félicite d’avoir chaque fois gardé la tête sur les épaules, retenu au bord de mes lèvres le cri de terreur qui eût peut-être aggravé mon cas – mais je crois bien que si j’ai pendant quelque temps vécu la nuit et dormi le jour, c’était pour éviter ces réveils qui me faisaient entrer dans un autre cauchemar, et pour m’accoutumer aux nouvelles lois régissant mon univers.

Je repense à l’histoire de Félix et à son anesthésie problématique. Au fond, il devait avoir les deux certitudes à la fois, celle d’être éveillé, son agitation et ses manifestations appartenant par conséquent à la réalité et devant y laisser une trace, et aux témoins une impression défavorable, et celle de rêver, c’est-à-dire de vivre dans une dimension impénétrable à autrui.

Mais je demande si ce n’est pas comme cela tout le temps pour chacun de nous.

Enfin, si ce n’était.

Il m’arrive encore, réveillé en pleine nuit, d’actionner l’interrupteur juste à côté de mon lit. Et au moment même où je comprends mon erreur (et qui précède de très peu le vain déclic), je me rappelle aussi que si je n’ai pas condamné cet interrupteur (en le recouvrant par exemple d’une couche de sparadrap) c’est dans l’espoir d’une bonne surprise et du rétablissement du courant. Du reste le contact du sparadrap au cœur de la nuit m’informerait peut-être moins vite du risque de l’inanité de mon geste qu’il ne déclencherait en moi une émotion désagréable.

Mais si le courant était effectivement rétabli, et que la « bonne surprise » me tuât ?

Il alluma, et séteignit. Histoire courte.

La question est : tiens-je vraiment à retrouver une vie normale ? En vérité, je serais bien en peine de dire en quoi celle que je mène actuellement ne l’est pas. Sans vouloir plagier Robinson, dont la condition paraissait si enviable et l’autosatisfaction se communiquait si bien à l’enfant que j’étais que je me naufrageai volontairement en moi-même et y refaisais le monde sans l’aide de personne, m’y trouvant suffisamment entouré en ma seule compagnie (Vendredi m’a toujours déplu, intrus pittoresque mais peu désirable ; une présence féminine aurait probablement eu davantage de séduction à mes yeux mais je ne suis pas sûr de l’avoir seulement envisagée), je crois, quand je fais le bilan des semaines passées, avoir mené depuis la Disparition la plus normale des existences, cherchant d’abord à pourvoir à ma sécurité physique et psychique avec les moyens dont je disposais, au besoin en acquérant d’autres, normalisant en quelque sorte la situation par la normalité de mon comportement. Certes, j’ai commis quelques excès, notamment en matière de consommation d’alcool (ce matin le réveil fut difficile), surtout j’ai vécu au jour le jour sans me soucier du long terme, mais en quoi ce comportement diffère-t-il fondamentalement du mien autrefois, et de celui de tous mes semblables ? Leur prétendue prévoyance n’était-elle pas des plus bornées ? N’entendait-on pas quotidiennement dire à des hommes avisés, des gens de renom, pas des trous du cul comme moi, que nous courions à la catastrophe – sans bien sûr qu’il fût jamais question de celle dont je semble être le seul témoin ?

Voilà longtemps que je n’avais pas ri de si bon cœur. Le plaisir d’être sorti de l’état nauséeux où j’ai croupi toute la matinée y contribue évidemment. Je vais me faire un bon cocktail : 1/9 cointreau, 1/6 vodka, champagne.

Et demain je reprends le sport. Jeudi approche.

 

(À suivre.)

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