Sauf, 14

Publié le par Louis Racine

Sauf, 14

J’ai très bien dîné. Cambriolage de l’Hôtel de France, mis la main sur quelques bonnes bouteilles.

Plus aucun mal à joindre les deux bouts, hein, Anékhou ! Le refusé ne se refuse rien ! Jamais autant ni aussi bien bouffé que depuis la catastrophe. Et pas pris un kilo.

Jamais eu à surveiller ma ligne. Je ne vais pas commencer maintenant.

C’est faux, je me suis pesé tous les jours ou presque depuis l’adolescence. Et je n’ai jamais trouvé que je faisais le poids.

Jamais dépassé soixante-cinq kilos ; ne les ai atteints que dans des périodes de relative sérénité. Beaucoup manger ne suffit pas et même n’est pas nécessaire. L’inquiétude m’empêche de grossir, la sécurité affective m’aide à me maintenir sur ma ligne de crête. Poids coq ? Non, welter je crois.

Je devrais être particulièrement inquiet ces temps-ci ; pourtant je me suis stabilisé à soixante-quatre kilos. Pour un mètre soixante dix-sept. On a vu pire.

C’est rare, mais j’éprouve par moments une douleur que je connais bien, une crispation abdominale qui a toujours été liée chez moi à un sentiment aigu de culpabilité, à l’impression d’être rejeté ou moins aimé, pour des raisons mal formulables ou simplement parce que je ne méritais pas mieux, – au contraire, surtout si je faisais état de cette souffrance. J’ai souvent ressenti ça autrefois, surtout la nuit. Je sais ce qu’est l’angoisse.

Bon petit Saint-Pourçain.

Aujourd’hui ça m’arrive rarement, j’ai plutôt des bouffées de joie mêlées de tristesse, et au fond la vie m’est devenue assez indifférente ; c’est ce qui m’aide à vivre. Quand j’ai fait ma tentative de suicide, – j’avais seize ans à peine –, je renonçais à quelque chose qui aurait pu valoir le coup ; j’échouais, et je croyais mesurer le retentissement de ma disparition sur mon entourage ; en réalité je ne le mesurais pas, sinon je

Tandis que désormais, à qui vais-je manquer, à part Anékhou, et encore ? Je pourrais crever tout de suite, et je dure.

Non, je n’ai pas dit mon dernier mot. Le dernier mot, quelle horreur ! Ce dernier mot que voulait avoir Nadège, toujours, sans comprendre qu’il lui aurait fallu pour cela se passer de confirmation. N’ai-je pas eu le dernier mot, cher collègue ? Non.

Mais c’est trop facile maintenant.

C’est peut-être ça : éliminer autrui pour oser l’affronter. Le summum de la couardise.

J’ai beaucoup enregistré pendant le voyage, mais j’ai la flemme de transcrire. Le temps de m’organiser pour la nuit, et je reprends l’écriture directe. À tout à l’heure.

 

Énorme connerie : j’ai laissé Anékhou explorer seul les environs, et il a disparu.

Une cascade de clichés. C’est comme ça depuis la Nuit. Zapping permanent. Ça défile tout seul, ça ne m’empêche pas de penser, de vivre ; ça m’accompagne, bribes de souvenirs, bouts de phrases, images de films, de B.D., réalité, fiction, rengaines, sigles, slogans, blagues, théorèmes, calembours, contrepèteries, petites phrases de sonates, poèmes lus ou inventés, en un flot mêlé, incessant, parallèle. Idée que je pourrais traverser ce flot. Nouveau torrent. Et ainsi de suite. Seul repère stable, ma vie (j’y tiens), ma vie réelle, mais si peu réelle à moi seul. Non, pas de philosophie.

Parmi ces clichés, donc, toute une série autour du chat. Scènes. Gisèle (par exemple, ou n’importe qui) : mais ton chat, c’est une chatte. Vu, lu cent fois. Comme si je n’y avais pas pensé tout seul (avec un léger retard, je l’admets), que j’avais pu me méprendre par andromorphisme (comme pour l’énigme du chirurgien) ; j’ai vérifié. Ce chat est bien un chat, ou plutôt l’a été. Il y a disparition et disparition.

J’imagine ce coup de théâtre : Anékhou accouchant d’une portée de chatons ; moi m’occupant de tout ce petit monde... En ce moment même naissent peut-être çà et là des bébés animaux, comme il en est certainement né depuis la catastrophe, qui avaient été conçus avant. Et comme il continuera d’en naître, car la vie sauvage semble avoir été épargnée.

Qui sait si Anékhou n’a pas trouvé une femelle ?

 

Ce n’est pas que je craigne qu’il me lâche, lui mon phallus, moi ses boules. C’est que la campagne environnante est sûrement des plus dangereuses, avec tous ces chiens et chats retournés à l’état sauvage, sans parler de toutes les espèces carnivores qui ne l’avaient jamais quitté.

L’homme et l’animal. Au programme des prépas l’an dernier. Mes collègues, au réfectoire, se répandant doctement sur la question, sauf Maxime, le mieux informé pourtant. Nous avions au moins en commun de ne pas aimer déjeuner au lycée.

Une folle idée me vient : que l’homme sauvage lui aussi ait été préservé. Dire que je vais dans l’Aveyron ! Y rencontrerai-je Victor ? Et si c’était à partir d’un certain degré de civilisation que l’homme avait été touché ? Mais y a-t-il des degrés de civilisation ?

Un degré de socialisation, peut-être. Dans ce cas, Victor peut-être, mais pas Mowgli.

Et pourquoi suis-je là, moi ? Serais-je un animal ? Un animal de compagnie sans compagnie, maintenant que le chat lui aussi m’a laissé tomber ? Sauf et sauvage ? Sylvanus silvaticus ? Un loup-garou ? Attention, bientôt la pleine lune.

Quelle idée de vouloir dormir ici. J’aurais été mieux à l’Hôtel de France.

Non, j’irai jusqu’au bout. Je me suis juré que j’étais capable de passer une nuit tout seul dans cette maison, et je le ferai – quand je dis passer la nuit, c’est dans un lit ; finie l’époque où je dormais le jour.

Si, au réveil, je pouvais trouver, endormie près de moi,

blottie, non, c’est trop demander

 

(À suivre.)

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