Sauf, 33

Publié le par Louis Racine

Sauf, 33

 

14 juillet

Petit tour à Loc-Dieu, puis préparatifs pour la Fête Nationale. Je renonce au feu d’artifice sur l’étang. Moins à cause du danger que de la complication.

 

15 juillet

Une réussite, cette soirée, sauf le bal ; pas assez de danseurs. Des atouts pourtant : des frites (un régal), un magnifique clair de lune, une fontaine de champagne intarissable, des tangos à l’infini.

D’avoir conduit le motoculteur, après l’expérience du tracteur, m’encourage à essayer la moissonneuse-batteuse. On tâtonnera ce qu’il faudra ; et tant pis si quelques clôtures doivent en souffrir.

En attendant, au lit !

 

16 juillet

Crépitement des rouges-queues à la tombée du soir.

Passé l’après-midi à jouer au ping-pong. La table, bien plus récente que celle de Najac, a été installée à l’ombre d’un hangar. À demi repliée, elle permet de jouer seul. Je ne m’en suis pas privé. Il y a aussi un panneau de basket. J’entretiens ma forme. Je fais un peu de vélo. Et quasi quotidiennement quelques brasses dans l’étang ; mais j’y prends moins de plaisir que je le voudrais, me mettre nu en pleine nature me causant une certaine inquiétude.

Toujours aucune nouvelle du monde. En soirée, franchi le Viaur au pont de la Vicasse (ou Bicasse) pour gagner un point élevé du plateau, près du château d’eau. Vue très dégagée, paysage splendide. Observé les alentours aux jumelles. Rien à signaler. Avant de rentrer, suis descendu voir la chapelle des Infournats (Didite s’est un peu râpé le menton sur le gravier, dans un ressaut du chemin). Minuscule cimetière, depuis longtemps abandonné. Moment suspendu parmi les fragrances anisées de plantes dont j’ignore le nom. Me suis ébroué, extrait de là courant presque. Je commençais à me sentir tirer vers le bas.

 

18 juillet

Enfin ! je vais pouvoir ressortir le télescope. Trop de lune ces derniers soirs ; sauf pour observer la lune, évidemment.

La canicule atteint des sommets.

 

19 juillet

Relu ce journal. Violente crise d’hilarité à l’idée que les nouvelles circonstances de ma vie flattaient mes tendances au nihilisme.

Au néminisme ?

Orage en soirée.

 

20 juillet

Le même parfum que dans mon rêve ! Ici, à Villeuf ! Je me suis assis sur la balustrade de pierre en surplomb de la place de la Collégiale, près du calvaire. C’est jour de marché, et je crois entendre et voir et sentir tout un monde disparu de ma vie et de la vie tout court. Le passé est mort, le présent aussi. Je peux me rappeler tout cela. Mais j’ai réellement capté, à l’instant, ce parfum déjà respiré en rêve pendant mon séjour à Montmarault.

Je marchais sous les arcades, buttant contre les pavés en saillie, méditant – ça me revient – sur cette impression que j’avais d’être un personnage de film en noir et blanc, mais d’un noir et blanc très contrasté, un peu comme dans le rêve des Fraises sauvages : on croyait être dans un film en noir et blanc, et brusquement on se rend compte que le noir et blanc ça peut être encore autre chose. Et dans le Septième sceau, comment ne pas percevoir ces variations dans la palette du peintre ? Peindre en noir et blanc, voilà ce qu’a su faire Bergman (grâce à Nordgren) pendant toute une partie de sa carrière. C’est ce que je me disais, dans l’ombre des arcades, à deux pas de l’incandescence de la place déserte, quand mes narines ont perçu un parfum de femme. L’espace d’une seconde, je me suis cru au théâtre, cherchant ma place au balcon. Parfum refusant l’écrin du velours rouge, flottant insaisissable comme la spectatrice de la loge en face. Et j’ai cru, je me suis forcé à croire distinguer à une fenêtre de la maison Renaissance juste devant moi l’ombre d’une silhouette, celle d’une jeune fille au teint hâlé, une de ces brunettes inoubliables que l’on voyait dans la région, sourcillant au volant de bolides rouges ou noirs, au guidon de quelque deux-roues, leur poitrine émoustillée.

Non, personne, vitre de laque opaque, tant pis. Ou tant mieux.

J’ai regardé ma montre, non dépourvue d’aiguilles. Il était 13 h 42. Cela devait faire un peu plus de trois minutes que la sensation olfactive avait commencé. Elle s’atténuait déjà, se muait en souvenir. C’était comme si une femme fût passée là, invisible, nos chemins se croisant. Maintenant, bien que le parfum reste captif de mes organes sensoriels et que mon désir ait augmenté jusqu’à l’intolérable, il me semble – ce qui n’arrange rien – avoir perdu pour toujours une chance d’être heureux.

Jeudi prochain, à la même heure, je reviendrai ici.

 

(À suivre.)

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