Sauf, 53

Publié le par Louis Racine

Sauf, 53

 

25 août

Ainsi je demeure dans la beauté des choses.

À Millau, j’ai pleuré, ému par les merveilles de la nature moins peut-être que par le génie de l’homme, moins sûrement que par ma défaillance.

Être à la hauteur de sa faiblesse.

On ne peut pas toujours se rater.

L’histoire de Bernard Palissy. Leçon de morale en CM2. La persévérance qui pousse à brûler ses meubles. Monsieur Dunoyer, maître d’application. Ses dessins au tableau, à la craie de couleur, pour illustrer les dictées. Les lectures expliquées. De Romain Rolland, les moments de gêne à la maison, les pommes de terre, le père qui se servait le premier, la maman qui le surveillait en riant d’un rire forcé. Pourquoi rit-elle la maman ? Moi je pensais qu’elle était complice, résignée ou sadique (l’instituteur, rendons-lui hommage, nous avait bien expliqué ce qu’était la gêne en question, que la famille crevait de faim). Non. La réponse se fit attendre, et pour cause. Aucun de nous (mais nous étions une classe de garçons, je ne sais ce qu’auraient répondu des filles) ne pouvait imaginer ça : la maman rit parce qu’elle est heureuse de voir que son mari a bon appétit.

J’ai une épingle trouvée à Rodez et dont la tête ronde, métallique, polie, reflète l’univers entier. Suffit d’une bougie pour éclairer le monde, d’une tête d’épingle pour le réfléchir. Il y a quand même un défaut. Je casse la tige, le corps de l’épingle ; la blessure crée une béance affreuse. Une sphère parfaite conviendrait mieux, si minuscule soit-elle. Sauf que jamais elle ne se réfléchira elle-même. Pas plus que l’on ne saurait se photographier soi-même sans retardateur, les deux mains occupées.

 

26 août

Orné les murs de la salle de bains du bas. Charbon de bois, merde, sperme, sang. Effrayant. Puis expliqué au flexible de douche, pomme comprise, ce que je pensais du péché originel.

 

27 août

J’ai peur.

 

28 août

L’année prochaine à la même heure Jupiter rencontrera Vesta dans Ophiucus, devant un parterre probablement vide.

Il y a comme ça des jours sans.

Et des jours Vincent.

Ma pauvre victime.

Depuis longtemps je voulais faire mon testament (comme Haddock dans Objectif Lune, où on le voit plus tard, sur la banquette arrière de la voiture qui les emmène Tintin et lui vers la fusée, la nuit du départ, et de toutes les vignettes de ces albums c’est, avec sa jumelle de la même planche, une de mes préférées, manifester son inquiétude tout en serrant sur son cœur de quoi l’atténuer – tempérance de l’alcoolique). Qu’il disparaisse avec moi, quelle importance ? Sauf le respect que je me dois.

Anékhou, je te rends ta liberté, si tant est que je te l’avais prise.

Je lègue ma montre à l’étang. Elle y est déjà, bien au fond.

Je lègue mon nocturne (en deux parties) à l’espérée.

À elle aussi, ce journal.

J’emporte le PCR, la baballe, mes pains cuits de ce matin. Mon trèfle à quatre feuilles. Et mes plus lourds secrets.

Ça ne peut plus durer.

 

 

 

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