Sauf, 18

Publié le par Louis Racine

Sauf, 18

 

20 juin

J’ai oublié de raconter des événements importants. Non que cette importance m’apparaisse a posteriori (Apékhou) ; au contraire, avec le temps elle peut diminuer – mais ce n’est pas sûr. Raison de plus pour les noter sans attendre. Ça m’inquiète. J’avais déjà ressenti ça plusieurs fois, l’impression de ne pas m’y prendre comme il eût convenu. Je me reconnais à peine dans ce que j’écris. D’où vient ce décalage ? Je devrais peut-être me forcer chaque soir par exemple à faire le bilan pur et simple de ma journée, quitte à trier après. On s’en fout de la littérature. Mais c’est plus compliqué que ça : quand j’essaie de m’en tenir aux faits, sans m’interdire un brin de commentaire, mais les faits d’abord, par exemple quand je raconte le car tombé sur l’autoroute, je ne sais pas recréer la vérité de mes sensations, donc celle de l’événement ; à la lecture, c’est devenu autre chose. Et les photos ne font que me convaincre que cette vérité est restée là-bas. Ça me déprime. Si j’avais, si j’avais eu un conseil à donner à un romancier qui aurait imaginé toute cette monstruosité, ç’aurait été d’opter pour une narration à la troisième personne. Auberger avait raison. Sinon il faut sans cesse se dépatouiller avec cette problématique infernale de l’écriture, qu’est-ce qui la justifie, etc., et la question du point de vue, de l’énonciation, et tout ce qui s’ensuit.

Je disais donc : je vais tenter de raconter les deux journées des 13 et 14 derniers, que j’ai évacuées au profit de l’histoire de la baballe. Je me présente mes excuses. Je les accepte.

Reprenons, avec méthode s’il me plaît : le 10, réquisition du tracteur, orage. Le 11, pluie. J’aurais pu en profiter pour écrire, mais j’ai préféré bouquiner : James Hadley Chase, Enid Blyton. J’ai aussi remis en état une guitare qui devait appartenir à la petite, gratté quelques accords. Déniché au grenier une caisse de marionnettes assez laides et un castelet rudimentaire (jouets bon marché de médiocre qualité, importés de Chine), et improvisé pour Anékhou qui s’en foutait royalement une espèce de farce œdipienne plutôt sinistre malgré deux ou trois bons mots que j’aurais dû noter mais finalement non.

Le 12, repluie. Journée cuisine, tout entière orientée vers un somptueux dîner. Lectures en rapport : guides gastronomiques, encyclopédie du vin, plus quelques B.D. Je m’habille. Essayages, fous rires, je me déguise en femme, etc. Pour le dîner, chic plouc achevé, le meilleur costume de monsieur, avec gilet, nœud papillon, chemise repassée, boutons de manchettes. Autour de la table, toutes les marionnettes, en face de moi Anékhou qui s’en fout, je distribue les répliques, conversation animée, intéressante, beaucoup d’allure, malgré les conciliabules du loup et du petit chaperon rouge, guignol très en forme ; au café (un déca pour le loup, qui fait de l’insomnie), musique ! Serge Lama, etc. (dû changer les piles sur Je suis malade). Fin du dîner, les convives sont épuisés, il est encore assez tôt, je sors prendre l’air. Il ne pleut plus. Dans le soir volètent des chauves-souris. Calme extraordinaire. Je retrouve d’un coup des sensations que je croyais mortes définitivement. Rien de plus présent, de plus vivant que ces souvenirs. Je pleure. Je me couche légèrement anéanti.

Arrive la journée du 13. Les chemins sont redevenus praticables, je vais pouvoir récupérer ma voiture. Avant de ramener le tracteur, je m’en sers pour enfoncer la barrière de la bretelle d’accès à l’autoroute réservée au service, tout près de la maison. Quand je repartirai, ça m’évitera de faire le détour par le péage. Sans m’exagérer le bénéfice de l’opération, je m’applaudis de ma débrouillardise. Et me voilà parti pour la ferme inconnue où j’ai laissé la Nevada.

Il fait beau maintenant, le soleil dore généreusement les haies farcies d’oiseaux tapageurs et bien nourris, je sifflote en pilotant avec de plus en plus d’aisance mon puissant engin le long des haies embaumées, quand soudain quelque chose sur le chemin, à quelques dizaines de mètres devant moi, attire mon attention. Je ralentis. Ça semble vivant, animé de brefs soubresauts, ça remue sans quitter sa motte. Je m’arrête. De loin on dirait une bestiole, ou plutôt un minuscule être humain. J’avance à pas prudents. Plus de doute, c’est elle.

Comment le petit chaperon rouge s’est-il transporté là ? Je soupçonne Anékhou. Depuis la première souris je le laisse sortir à sa guise, estimant qu’il est suffisamment autonome, du reste il a déjà attrapé une pie, et, je crois, un petit lapin ; et puis il revient toujours ; quand il ne rentre pas assez tôt, je me couche en laissant le soupirail de la cave ouvert, la porte sur l’escalier de la cave verrouillée. Ce matin-là, au réveil, j’étais descendu à la cave, Anékhou était là couché dans une espèce de cageot à anses qui lui sert de lit de camp. Bonjour Anékhou, etc.

C’est pour dire : ce chat revient, aucune raison de le cloîtrer.

Mais alors il est très taquin ; voler la marionnette, aller la déposer juste sur le chemin que je devais emprunter, rentrer benoîtement se coucher ; le sacripant !

N’y aurait-il pas là-dedans la main du marionnettiste ? De fait, j’attrape la petite, de sa robe s’échappe une vipère. Je fais un bond de deux mètres en arrière, cours au tracteur, je hurle « Au viol ! Au viol ! », je redémarre en trombe (du moins à l’échelle d’une marionnette), hoquetant, les yeux pleins de larmes. La victime est restée au milieu du chemin. Je ne peux pas la laisser là. Au passage, je ralentis, la cueille. Nous ne nous quitterons plus.

Est-ce parce que cette fuite en tracteur m’a rappelé le dessin de Chaval (un des dessinateurs préférés de mon père, qui toutefois lui préférait Bosc) où l’on voit des malfaiteurs à l’ancienne quitter sur un rouleau compresseur volé le théâtre d’un cambriolage, poursuivis par des policiers non moins ringards mais plus mobiles sur leurs motos ? J’ai décidé de garder le tracteur et de m’en prendre à l’agence du Crédit Agricole de Montmarault. Autre viol, mais qui ne m’émeut guère celui-là, même symboliquement. C’est surtout réaliser un vieux rêve de plus.

Une gaminerie.

C’était donc le 14, la première journée vraiment chaude du mois. Tout s’est bien passé. Le tracteur a souffert dans l’aventure, mais je suis retourné chercher la Nevada en Jaguar. Forcément, j’étais riche.

Jamais remarqué auparavant cette vieille MK X blanche (exactement le modèle de l’Île noire dans la version redessinée, sauf la couleur), très roulante ma foi, petite pointe à 160 sur la route de Moulins, tenue de route moins exécrable que je ne le supputais.

Oui, parce qu’après le casse j’ai sillonné le bourg en tirant des coups de feu en l’air, puis sur pas mal de façades. Pas sur l’église ; même si elle ne me rappelait pas les funérailles de tant de proches, je respecte trop. Ce qui m’attirait surtout, c’était la salle des coffres. Pour avoir travaillé comme épisodique à la Beuneupeu du temps où elle ne s’appelait plus la BNCI mais pas encore Paribas, je savais de quelle horreur sacrée s’entoure ce saint des saints, et admis parfois à y introduire les initiés j’avais pu sentir quelle jalouse, quelle exclusive passion la plupart entretenaient avec leur cocoffre, pas question de rester avec eux, vous les laissez seuls, ils vous appellent pour sortir, sinon c’est comme pour moi pisser en compagnie, ça les bloquait.

J’ai donc forcé toutes les portes. Peu de coffres vides. Dans les autres, de tout. Chacun sa marionnette.

Et les traces de cinq vrais petits chaperons rouges.

Je sais bien pourquoi j’ai canardé le village, je sais moins pourquoi j’ai épargné l’église. J’ai vu la Jag, je l’ai démarrée, odeur de vieux cuir, d’essence, volant poisseux juste ce qu’il faut. Et un joli cliquetis de cames.

Raconter ça plus tôt, je ne pouvais sans doute pas.

Même pour la première période, au Havre, en gros le premier cahier plus les feuilles dactylographiées du tout début, j’ai oublié des choses. C’est normal, il faut bien sélectionner. Certaines me reviennent maintenant, avec un fort accent de nostalgie, comme ces deux jours où j’ai été malade, ça devait être les 20 et 21 mai, autrement dit il y a exactement un mois, est-ce que c’est possible que ça joue ? J’ai eu une espèce de gastro carabinée, j’ai cru y passer, d’une manière ou d’une autre, je me rappelle m’être imaginé faible comme j’étais succombant à une attaque de goélands, ce qui m’a aidé à tenir c’est l’idée nouvelle pour moi que je ne voulais pas laisser traîner mon cadavre dans un monde où plus personne ne serait là pour s’en occuper.

Du reste quand je mourrai (du reste !), quand je sentirai la mort venir (si je la sens venir), je me préparerai des funérailles adaptées. J’allumerai un grand feu et je me jetterai dedans. Et tant pis s’il n’y a personne pour éteindre.

Impression d’être le concubin à qui il n’aurait pas fallu confier le petit Samuel (le nom a été changé pour garder l’anonymat, comme disait la presse havraise).

Il est temps de quitter Montmarault. Anékhou semble d’accord.

 

(À suivre.)

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