Sauf, 13

Publié le par Louis Racine

Sauf, 13

 

DEUXIÈME CAHIER

 

8 juin, Montmarault

Transcription des notes enregistrées sur dictaphone :

Le dictaphone, quelle merveille ! J’aurais pu en emporter tout un stock, mais je ne voudrais pas me laisser déborder par ma propre parole. Transcription régulière, donc sélection dès l’enregistrement, et sélection finale bien sûr.

Exemple de phrase qui ne sera pas transcrite :

Exemple de phrase qui ne sera même pas enregistrée :

Je roule à contresens, et c’est incroyable comme l’absence de tout risque de face à face ne m’empêche pas d’avoir peur. Ça m’aide à rester vigilant.

Prudence, prudence. Beaucoup d’obstacles sur la chaussée. Et j’oubliais les animaux errants.

Je tape un petit cent-vingt.

Je chante. Bon, je ne transcris pas.

Et puis alors il y a toutes ces cassettes qui étaient dans la Nevada. Ils avaient bon goût ces gens-là, nonobstant Vincent Delerm. J’aurais bien aimé les connaître. Si les miroirs avaient une mémoire, le miroir de courtoisie me livrerait peut-être le visage de la femme. Comment, affreux machiste, pourquoi la femme côté passager ? Parce que toute la voiture le dit.

Gigantesque amas de ferraille bloquant la chaussée. Je m’arrête pour comprendre. J’ai compris. Le car quittait la rampe pour s’engager sur le pont. Il a continué sur sa lancée, est passé par-dessus la rambarde juste comme arrivaient les deux voitures. Spectacle étonnant. Aucune victime, évidemment. Étrange que ça n’ait pas flambé. Plus de risque maintenant, tout le carburant s’est évaporé ou a été emporté par la pluie. Je vais faire quelques Polaroid.

C’est imprudent de rire au volant. Il m’est venu une idée d’une drôlerie irrésistible, et j’ai dû m’arrêter. Je me disais que mon comportement légèrement déviant aurait pu faire diagnostiquer une dépression. C’est énorme. Robinson était-il dépressif ? Je crois très franchement que je l’étais avant, Gisèle me l’a assez dit. Ce n’est pas la situation présente qui va beaucoup arranger mon cas. À moins que, justement ? Ça me fait rire, mais rire ! Anékhou s’en fout, il dort sur mon duvet, à côté de la tronçonneuse, absolument pas indisposé par l’odeur du mélange deux-temps. Bon, on repart.

Anékhou n’est pas malade en voiture. Tant mieux, car j’ai oublié de lui donner les comprimés volés tout spécialement à la clinique vétérinaire.

Moi, c’est Apékhou. Qu’on se le dise.

Une question qui ne m’avait pas encore effleuré, et qui me trouble. Je peux concevoir que les disparus aient emporté avec eux tout ce qu’ils avaient en eux et sur eux, leurs prothèses, leurs bijoux, leurs vêtements et jusqu’au contenu de leurs poches – ce qui m’a toujours gêné dans le roman de Wells : la nudité obligatoire de l’homme invisible –, mais ce qu’ils tenaient dans la main ? Comme moi ce dictaphone en ce moment ? Jusqu’à présent je n’ai trouvé aucune épave de cette sorte.

Je ne sais pas, ça m’énerve.

J’arrête de transcrire, ça aussi ça m’énerve. Je ne supporte plus le son de ma voix enregistrée. Par la fenêtre j’aperçois le clocher de l’église de Montmarault, sa cagoule à pointe, ses deux gros yeux de hibou qui ne brilleront plus jaunes et ronds dans la nuit. Comme ils m’enchantaient enfant ! À partir du moment où j’ai porté des lunettes ; avant j’étais dans le flou. Ce mieux-être tout d’un coup ! Le trait de craie au tableau, quelle belle et soudaine netteté, dans la discontinuité cependant : prise de conscience de l’indéfectible alliance du discret et du continu.

Ni 1 h 42 ni même 1 h 40, puisque les aiguilles sont exactement alignées ; ce qui nous fait 1 h 38 et des poussières. Le genre de calcul qui désarçonnait les TL. La tête de Chloé Ansquer apprenant que, sauf intervention barbare ou problème mécanique, les aiguilles de sa montre ne pourraient jamais être alignées à l’horizontale ! Et toutes de trafiquer leur montre pour vérifier. Ce jour-là je me suis senti aussi respecté que Maxime. Mais c’est de lui qu’elles sont restées amoureuses. En TL ce n’est pas ton prof de maths qui t’« impressionne », au mieux tu le trouves très gentil, surtout s’il l’est, condition nécessaire mais non suffisante.

Ou bien le clocher de Montmarault retardait, ou bien c’est nous au Havre qui avancions. Je ne veux pas croire que la catastrophe ne se soit pas produite exactement au même moment sur tout le territoire, voire sur toute la planète.

Idée que mon voyage à Montmarault n’est justifié que par cet alignement. Non, trop con.

C’était en pleine nuit en tout cas, comme partout où je suis passé. Dans la journée, tous ces volets fermés donnent l’impression que les fenêtres du bourg ont été bouchées avec de la pâte à modeler.

Il est encore tôt, le toit du clocher se dore au soleil, et il est tard, la maison n’était déjà plus celle de l’enfance, la maison vieillotte, froide et mal isolée mais où la chaleur humaine avait tous ses droits, toutes ses chances.

Elle s’appelait Le Chalet. On n’employait ce nom que dans l’adresse sur les enveloppes, en redécouvrant à chaque fois qu’il n’y avait pas d’accent circonflexe sur chalet. Un chalet sans toit.

Je vais m’installer de l’autre côté, face au soleil qui décline.

Mon enfance est là, à portée de main, dans ce salon carrelé de frais qui ne ressemble à rien. Mais elle n’est qu’un reflet. Un cadavre. J’en pleurerais. J’en pleure.

Et la cave ! Plus de magie, plus d’alchimie, plus de bocaux de cerises à l’eau de vie, de pots de confitures de fraises denses à n’y pouvoir entrer la cuillère, plus de pommes de terre germant opiniâtrement dans la pénombre, tandis que non loin rouillaient des vélos, des sarcloirs, des scies géantes. Monde disparu. Et plus possible d’en retrouver l’odeur globale en humant la croûte d’un saint-nectaire (fermier).

Bon, on s’en fout.

En explorant les tiroirs de la table de chevet, dans la chambre parentale, je suis tombé sur un magazine de cul. Première branlette depuis près de six semaines. J’ai cru mourir de ce pauvre plaisir. Ça n’a pas la chaleur ni la force de conviction du rêve amoureux (qui ne daigne toujours pas me visiter), mais ça calme. Sidérant pouvoir d’excitation de cette photographie parmi cent autres qui ne me font nichon ni froid. Le sourire de la fille. C’est ça que je regardais pendant l’orgasme, et plus du tout son, ses

 

(À suivre.)

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