Sauf, 35

Publié le par Louis Racine

Sauf, 35

 

22 juillet

Impossible de me rendormir. J’ai donc bu ce dernier rhum, bâti sans entrain quelques grilles de sudoku, et me voilà au lever légèrement migraineux. Pas très envie d’aller à la pêche. Le soleil tape dur sur les dalles, sur la margelle du puits. Les lézards font leurs intermittents du stress *. Les bourdons bourdonnent. Reprendre du poil de la bête, c’est ça qu’il me faut. Je vais m’envoyer une giclée d’ouzo pur derrière la cravate. Ou mes hôtes ou quelqu’un de leur connaissance est récemment allé en Grèce. Ou en Crète.

* Comment puis-je m’abaisser à employer ce style journalistique ? Ce doit être au second degré. (1er août.)

À propos.

Donc j’étais dans mon lit à me désoler de ma nullité, quand soudain je me suis rappelé les cabanes de coussins de mon enfance. Je relisais récemment Coke en stock, dans le jardin de Montmarault, sous les marronniers disparus. À l’ombre des marronniers disparus, qu’ai-je retrouvé ? Non le sourire du chat, mais cette série de vignettes (penser à chercher l’étymologie de vignette ; chais et vignes, cases et vignettes, bulles, ballons ; la B.D. se boit des yeux ? Tintin, ma source ? Le pays de la soif. De l’eau !... Ah, quel bonheur ! Ah ! que c’est bon, de l’eau, etc.

Sylvain Manoury jusqu’ici, qu’il continue.

Je m’égare, comme disait Théognis, comme disait Giboin.

Giboin pratiquait l’humour à froid, le calembour affligeant, la contrepèterie vaseuse. Il avait le génie des acrobaties langagières et des contorsions mentales. Il prétendait avoir inventé l’anaphonie, anagramme phonétique. Exemple : Romances sans paroles, titre du célèbre recueil de Verlaine, donnait Rollmops sans harengs. Et il ajoutait : Arêtes oubliées.

Il nous dit un jour : « Au lieu d’élaborer contre moi des pétitions bourrées de fautes d’orthographe en faisant mine de prendre mon cours en note – comme si je ne savais pas que c’est rigoureusement impossible –, vous feriez mieux de me remercier pour tous les jeux de mots que je vous épargne. Vous verriez que j’en fais très peu, en somme. »

C’était peut-être juste un con.

Il avait au moins un défaut : il ne connaissait rien à la B.D., mais surtout l’avait définitivement bannie de son univers.

Il faudra que je parle un jour de Lachèvre.

Revenons enfin à nos moutons.)

Dans Coke en stock, une série de vignettes m’a enchanté dès la première rencontre : celle où l’on voit nos héros, hôtes de l’émir, et leur hôte lui-même se dissimuler sous un tas de coussins pour échapper à un guépard menaçant (et peu ressemblant).

J’étais donc dans mon lit et je me rappelais cette scène, sans pouvoir déterminer si elle avait influencé mes jeux ou leur avait donné une sorte d’illustration a posteriori. Toujours est-il qu’enfant je me faisais dans ma chambre des cabanes de coussins pour m’y enfouir à étouffer. Je n’aimais rien tant qu’un complice vînt fouler cet amas – chose rarissime : j’étais surtout un joueur solitaire. Je repensais à tout cela et, me penchant hors du lit, je vis qu’il reposait sur une langue de glace. Je regardai autour de moi ; pas de doute, j’étais sur la banquise, d’où le courant d’air froid que je sentais et dont je me disais, avec un certain bon sens, qu’il devait passer sous la porte de ma chambre, vu que je m’étais couché en laissant la fenêtre entrouverte. J’allais me lever pour remédier à cet état de choses, quand je m’aperçus que ce que j’avais pris pour un sol gelé était une rampe tendue en plein ciel, faite de plaques de glace de formes irrégulières et dans laquelle je reconnus presque instantanément la représentation de la voie lactée dans une B.D. de mon enfance, plus poétique et plus louche que le noble Tintin ; je pouvais du reste distinguer non loin de là, évoluant parmi des planètes rigolotes à bord d’une espèce de scooter de l’espace, dans la tenue ou à peu près de Super-Dingo (pyjama une pièce rouge, cape noire), Pat Hibulaire soi-même, avec de grosses lunettes carrées, accessoire dont je m’étonnais à haute voix, et Marine qui passait par là me répondait : « C’est depuis qu’il a repris ses études ».

D’un geste aussi tendre qu’irréfléchi, je lui caressais alors les mains ; elle mes les abandonnait, toutes tièdes, mais murmurait d’une voix de basse et sur un ton parodique (je ne saurais dire toutefois ce qu’elle parodiait exactement) : « Plus tard, monsieur. Organisez-vous d’abord pour l’hiver. »

Au même instant nous fûmes séparés par une violente bourrasque de neige. Je me suis levé pour aller fermer la fenêtre grande ouverte. Anékhou, réveillé, s’est étiré puis s’est recouché sur l’autre flanc.

 

Je rentre d’une balade avec Didite à Cordes. Au retour, crochet par Monestiés. Bu un coup, puis rêvé devant les statues de la Mise au tombeau. Estelle n’avait pas exagéré leur beauté.

Grosse frayeur en redescendant sur Laguépie : virages serrés plus freinage insuffisant plus lourdeur du train avant plus gravillons, sans parler de la légère ébriété du chauffeur, bref j’ai bien failli quitter la route après l’avoir indûment coupée. Quand la voiture s’est enfin immobilisée, le nez dans le vide, je me suis demandé si elle ne marquait pas une pause avant le plongeon final. Calculant mes moindres gestes et contrôlant autant que possible ma respiration – mais le cœur battant à tout rompre –, je suis descendu sur la chaussée pour mieux me rendre compte.

Bon, plus de peur que de mal. Heureusement qu’il n’arrivait personne en face.

Ça n’a pas manqué : crise de fou rire.

À Cordes j’ai compris ce que j’étais venu y chercher (c’est comme les fous rires, j’ai l’habitude maintenant. Que dis-je ? je l’ai toujours eue. Ai-je jamais écouté d’autre conseil que ceux de mon intuition ? Plus exactement : les conseils que j’ai pu me repentir d’avoir écoutés ne m’ont-ils pas tous été donnés de l’extérieur ?) : chez un brocanteur j’ai trouvé, dans une pile de vieux bouquins, entre un renard empaillé et une Singer hors d’âge, un petit dictionnaire suédois-français à couverture bleue dont le format inhabituel, à la Jean-Jacques Pauvert en plus petit, a d’abord attiré mon attention. Ainsi donc vän signifie « ami », gen « court » et fjärran « loin ».

On avance.

Autre découverte, mais là c’est presque trop beau. Entre ici, Anatole, etc.

 

(À suivre.)

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