Sauf, 37

Publié le par Louis Racine

Sauf, 37

 

23 juillet

En feuilletant le premier cahier, je tombe sur cette question : qu’est-ce qui me prouve que ce que j’écris a un sens ?

Je vois bien maintenant que « ce que j’écris » ne veut rien dire, ou plutôt a des significations très diverses. Je crains que ce que j’écris n’ait plus de sens que je ne le croyais. Que le sens de ce que j’écris m’échappe en partie.

Mais comme je suis un peu ivre

du reste, à la relecture

c’est une idée : désormais je pourrai me lancer à moi-même un « à la relecture ! » plus pertinent que son collègue « à la revoyure ! »

donc : je me rends compte que beaucoup de ces pages ont été rédigées sous l’empire d’un état alcoolique ; il y a des dérapages qui ne trompent pas ; qu’en penses-tu Anékhou ? Le salaud qui n’est pas là !

Des dératages sans ratures.

Rat le bol des jeux de mots.

Je voudrais dire très solennellement à toutes les vieilles pies aux cheveux peints, qui n’incantèrent jamais l’été

c’est Malafosse qui avait écrit une parodie de Mort à Venise dont les personnages principaux étaient une vieille prof de lettres décatie tombant amoureuse d’une jeune élève, etc., il avait appelé ça Mort à Vesoul, il était content de lui, j’aimais assez Malafosse, mais son pastiche était nullissime, j’ai seulement osé lui dire qu’il avait eu tort non de s’en prendre à l’œuvre de Thomas Mann que je n’avais pas lue mais dont je connaissais l’adaptation par Visconti mais de mettre en scène une de nos collègues, d’abord il n’a pas compris puis il a éclaté de rire et je dois confesser que j’ai eu honte de mon effet

la vérité est que je trouvais très belle l’histoire qu’il avait inventée pour rire

je ne pourrai jamais le vérifier mais il n’est pas totalement exclu que Malafosse ait vécu quelque chose de semblable après tout qu’est-ce qui avait pu le pousser à commettre ce texte aucune actualité et quand bien même, il eût pu la mettre à profit

la virgule après même est utile

je suis persuadé que par cette plaisanterie gratuite il cherchait à exprimer quelque chose, et à moi en particulier, car je ne sache pas qu’il l’ait fait lire à personne

mais donc je voudrais leur dire aux vieilles peaux, leur jouer sur mon vieux pipeau

quoi ?

l’air de la petite Tane

 

24 juillet

Si je devais noter tous mes rêves, quel cauchemar ! Ce journal me prend déjà un temps fou.

Un temps fou serait un bon titre. Mais sûrement pris. Autrefois. Du temps du temps raisonnable, du temps du commerce. Et à quoi bon un titre pour ce journal, qui ferait un livre si peu commercial ?

Ainsi, dans l’ère post-comptable, je vais rendre compte d’un rêve. Je l’ai choisi pour sa brièveté et parce qu’il était facile à raconter. Ce qui ne veut pas dire qu’il conservera, une fois noté, ni d’ailleurs qu’il présente le moindre intérêt.

Il fait nuit. La lune brille haut dans le ciel, incomplète mais creuse, fragment d’une énorme boule de Noël dont la paroi intérieure renvoie les échos et les reflets d’une fête joyeuse. On s’amuse bien là-haut. J’aimerais monter ; j’appelle sans grand espoir, et une main invisible me lance une corde lisse. Catastrophe. Impossible de grimper. Pire, à chaque fois que je retombe le sol se creuse un peu plus sous mes pieds. Je finis par me retrouver suspendu dans le vide, serrant le plus fort possible entre mes mains le bout de la corde, et je constate que ce à quoi je m’accroche depuis le début se transforme à volonté en corde à nœuds ; il aurait suffi de tourner une mollette située à l’extrémité ; bien qu’il soit trop tard, je vérifie le mécanisme, et je vois effectivement la corde se garnir sur toute sa hauteur de petits marchepieds. Au moment exact où je lâche prise, je me retiens de hurler en pensant que de toute façon j’aurais eu le vertige. Pendant une fraction de seconde je me demande si je dois en rire ou en pleurer. Je me réveille en proie à cette hésitation, qui dure encore plusieurs minutes.

 

Deux fois par jour, depuis mon installation au Mas, je me consacre à la Surveillance du Territoire, en faisant la tournée des fenêtres du dernier étage. La campagne jaunit lentement. Rien n’indique l’approche de quelque danger que ce soit. J’ai beau être ouvert à toute proposition, je guette des signes précis : vibration anormale de l’air à l’horizon, fumées, nuages de formes bizarres, apparente animation de la matière. En vain. Les compétences acquises lors de l’attaque des chiens à Montmarault ne m’ont pas resservi. Les animaux (ex-)domestiques sont incroyablement absents du paysage. En revanche il me semble que les oiseaux sont plus nombreux ou plus bruyants qu’il y a trois semaines (les pies, par exemple). Ce serait gênant si la population des insectes et des lézards n’augmentait pas, mais les choses paraissent s’équilibrer. Beaucoup plus de chauves-souris aussi ; hier soir par exemple, grand défroissage de draps noirs.

Et puis, quantité de lapins. Mais pas très envie de braconner, encore moins de chasser.

Une vision, un fantasme plutôt, qui m’obsède : une barrière enflammée avançant du fond de l’horizon, chassant vers moi des vagues d’animaux sauvages affolés, que je serais contraint d’imiter. Je suis prêt. Il ne faudrait pas que je me trouve cerné. C’est là que l’ULM serait utile, à condition bien sûr que subsistent des zones sûres et accessibles. Mais une retraite souterraine, très peu pour moi. Au pire, si c’est nécessaire, une de ces grottes en hauteur dont la région offre un grand choix, avec toutes ces gorges de tous ces cours d’eau enfoncés dans la roche. Revenir à la préhistoire via la posthistoire, quoi de plus banal ?

C’est décidé, je reste ici. Il faut penser au chauffage. Je suis en train de me dire que je vais peut-être devoir jouer au ramoneur. Grimper sur le toit. Horreur.

Pour l’instant, essayons à nouveau de faire fonctionner l’énorme engin. Je ne me laisserai pas rebuter par l’échec de l’autre jour.

 

(À suivre.)

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