Sauf, 50

Publié le par Louis Racine

Sauf, 50

 

19 août

Dans la série des occupations utiles, repensé tout mon cours de géométrie.

Ce soir, repos.

 

20 août

Coupé du bois.

Passé prendre le side-car avec Didite et fait un tour dans la campagne. Petites routes. Abbaye de Beaulieu, dont le calme ne devait pas être moins intense autrefois. Retour par Monteils via Cornusson, Parisot, Calcomier, Orlhonac – endroit propre à servir de cadre à une nouvelle fantastique, avec son château, son église et son cimetière. À essayer au clair de lune.

L’après-midi, ramassé des champignons, pistolet à la ceinture. Pas de mauvaise rencontre. Pas de cèpes ni de girolles non plus. Des trompettes de la mort, des pieds de mouton. D’abord angoissé par le silence des bois, j’ai compris que j’en étais la cause.

 

Que je mette un peu d’ordre dans mes souvenirs. Quand j’ai connu Armelle, je n’avais pas encore rencontré Florence, ma grande amie. Puis Armelle m’a plaqué pour ce crétin (jusqu’à une époque récente, je pouvais ajouter : aujourd’hui célèbre), Florence m’a proposé de partager son lit (un jour où je lui avais rendu visite dans sa petite chambre avenue de Ségur), et moi, terrorisé, enfin je ne sais pas, je n’ai rien trouvé de mieux à lui répondre qu’une espèce de « non, merci, j’aimerais bien, mais j’ai déjà une copine ». Cet infondé rejet d’une double vie, ce mensonge d’autant plus malheureux que Florence, comme maîtresse, je n’ai pas su le deviner alors, était aussi douce qu’expérimentée, je ne peux même pas l’expliquer par la crainte de m’encombrer d’une compagne pour qui je n’éprouvais sans doute pas de véritable amour : elle me fit cette proposition dans des termes et sur un ton, avec un air de calme résolution qui devaient au contraire me tranquilliser, je ne dirai pas endormir ma méfiance, car elle sut m’en guérir totalement à son égard. C’est peut-être cette liberté dont elle jouissait (elle avait été émancipée par ses parents, ce qui me la faisait paraître quelque peu monstrueuse ; comme j’étais niais !) qui motiva mon refus ; à moins que je n’aie eu peur de m’attacher, moi dont on venait de se débarrasser assez rudement, à quelqu’un de si indépendant.

C’est donc à une autre que j’ai préféré me lier, dès ces vacances à Najac où elle était comme moi invitée ; je l’aimais, certainement. Mais je n’ai jamais su dissocier sa mort accidentelle du sentiment qui ne m’avait jamais quitté, que je m’étais un peu trop vite décidé à l’épouser et à lui faire un enfant.

Florence est réapparue. Par hasard, elle passait le week-end de la Pentecôte à Étretat, chez des amis. Nous avons vécu là des heures de grande complicité.

Puis je me suis remarié, avec Gisèle.

Je ne comprends pas.

Je me déteste.

Dois-je, pour me relever à mes propres yeux, tirer argument de ce que je n’ai jamais trompé ma compagne du moment ? Est-ce seulement vrai ? J’ai été fidèle par lâcheté, non par amour ; du temps où j’aimais, j’aimais exclusivement : je n’avais aucun mal à résister à des tentations que je ne sentais pas. Plus tard, oui, rester fidèle me demanda parfois des efforts, disons une certaine vigilance, mais jamais de courage. Littéraire, peut-être, à en croire Georgina, mais pas très romanesque. Encore cette fidélité est-elle pure illusion. Ou alors il faudrait compter pour rien mes visites aux prostituées.

Mes seules vraies maîtresses : des absentes ; belles en allées.

Serais-je un malotru ? J’entends encore Maxime (ou quelquun dautre, mais je ne suis pas à une erreur volontaire près) me révéler l’étymologie de ce mot. Je me souviens, maintenant. C’était Félix, à un repas de fin d’année. Je boudais d’ordinaire ces fêtes de l’esprit. Il y avait là une jeune collègue, Lucie Astruc, fraîchement débarquée d’Alès, et Estelle, bien sûr. Nous avons parlé bonne et mauvaise étoile, et je me suis distingué en demandant à Lucie si elle était juive. Elle l’était. Je me suis senti rougir, et j’ai envié Maxime gagnant la sympathie de toute la tablée, Lucie comprise, en s’exclamant : « Ben évidemment ! Elle est prof de philo, quand même ! »

Il fait nuit noire. Ce soir j’ai tué un serpent dans le couloir du rez-de-chaussée. Une vipère, je crois. Un peu alanguie (sinon je l’aurais manquée). J’ai envie d’un pastis. Anékhou vient se frotter à mes jambes. J’avais oublié que nous devions goûter ces fameuses pommes de terre.

Le coup d’Amarcord, je l’ai vraiment fait, il y a quelques jours, devant la maison. Anékhou était grimpé dans l’arbre et n’arrivait pas à redescendre, l’idiot. Tant pis, me suis-je dit, il y mettra le temps qu’il faudra. Mais au bout de deux heures qu’il miaulait, il a bien fallu que j’aille le chercher. J’ai réussi à l’attraper, puis il m’a échappé et a dévalé l’escabeau. Moi, une fois dans la place, j’ai décidé de profiter de l’occasion. Ou je n’ai pu faire autrement. J’avais plus le vertige de crier (surtout les yeux fermés) que de voir danser le sol sous mes pieds. Puis l’arbre s’est mis à crier avec moi, et la peur, l’idée même de tomber a totalement disparu. De retour au Mas, j’ai dévoré un pain entier (j’ai pas mal progressé en boulangerie).

Si, si, j’ai toute ma tête, comme on disait dans la famille de mon père, surtout à propos de vieilles veuves.

Celui qui n’avait pas toute sa tête, il était maboul. J’avais oublié ce mot qu’affectionnait ma grand-mère. C’est drôle : ma baballe, maboul. Et cette histoire de cour décole qui m’avait tant plu, mon premier calembour peut-être, le joueur de pétanque qui court après sa boule et qui répond à l’agent qui lui demande ce qu’il fait : « Je suis ma boule ». Et hop ! à l’asile.

Mais la première blague qui m’ait fait rire c’est mon père qui me l’a racontée quand j’avais trois ans. Deux fous transportent un trou dans un camion. À un moment l’un des fous se retourne et crie : « On a perdu le trou ! » L’autre fait marche arrière et le camion tombe dans le trou.

Moi, je n’ai jamais eu aucun succès avec cette histoire. Aujourd’hui je m’en fous.

J’ai été un jeune veuf, un veuf de vingt-trois ans. J’ai été une première fois très seul. Enfin, une première fois, je ne sais pas. Très seul, je ne sais pas non plus. Comme je ne sais pas dans quelle mesure la perte de notre enfant a pu hâter la mort de sa mère. Elle ne s’en était pas remise. Notre couple non plus. Ce qui aurait pu nous rapprocher nous a révélé notre étrangeté l’un à l’autre, l’absurdité de notre union. La preuve, je n’étais pas du voyage. Les circonstances de l’accident sont restées floues. Perte de contrôle. Je n’y étais pas.

Nous n’avions rien construit, nos familles ne se parlaient pas. L’enterrement a couché la mère auprès de son bébé, un an jour pour jour, il faut reconnaître que c’est troublant, dans ce cimetière alsacien où je suis régulièrement retourné les premiers temps, au moins le Jour des Morts, où Gisèle n’a accepté qu’une fois que nous nous rendions en famille, ce n’était jamais notre chemin, deux fois que j’y aille seul, il y avait toujours mieux à faire. L’idée ne m’en a pas même effleuré depuis la Disparition.

Seconde séquence de révisions. Mais le ciel est dégagé, sans lune. Je vais en profiter pour sortir le télescope. Observer l’anneau de la Lyre, tiens.

 

(À suivre.)

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