Sauf, 47

Publié le par Louis Racine

Sauf, 47

 

11 août

Que je raconte.

Et d’abord que je dise mon incompréhension. Serait-ce un leurre, un subterfuge ? J’ai tendance à trouver plus étonnant encore que tout ce qui m’arrive mon propre comportement. Ainsi, comment ai-je pu tarder si longtemps, depuis six semaines que je sillonne régulièrement (et, en principe, méthodiquement) le centre ancien de Villeuf, à passer par la place de la Fontaine ? J’y ai fait une rencontre que son caractère décevant rend encore plus bouleversante, et que je me reproche d’autant plus d’avoir en quelque sorte différée qu’elle m’était clairement proposée, signalée – désormais, ce signal me paraît impossible à ignorer sans l’intervention d’une censure inconsciente.

Donc je gravissais la rue de la République, en direction de la Collégiale, quand une inspiration subite – c’est du moins ce que je crus sur le moment – me fit emprunter une ruelle adjacente, puis une autre, et je débouchai sur une petite place ; là, en contrebas d’une vieille maison transformée en musée, m’attendait une femme.

Une absente toutefois. Nous eûmes une brève conversation qu’il n’est pas utile de rapporter en détail et dont je fis tous les frais, même si le chant de la fontaine pouvait paraître compenser le mutisme de l’inconnue. Une nymphe, me disais-je, non, c’est évident, une sirène. J’avais ce mot en tête depuis mon arrivée dans le pays najacois, pour avoir lu sur divers panneaux le nom de ce charmant cours d’eau, la Serène, qui serpente par là ; ensuite la proximité de ce musée m’invitait à voir en elle ma Muse, et je la baptisai ainsi. Enfin, ce qui me trouble tant aujourd’hui encore, cette fontaine continuait en effet de chanter (quoique sous un sérieux écriteau précisant « Eau non potable »), et dans Villeuf déserte, attentif comme je l’étais (ou croyais l’être) au moindre signe, je ne m’explique pas comment j’ai pu rester si longtemps sourd à celui-là. Prenant momentanément congé de Marina (c’est son vrai nom), je me suis hâté vers la place Notre-Dame, me suis assis comme chaque jeudi à la même heure face à la maison Armand, ai tendu l’oreille. Alors, dans le silence de l’abandon, j’ai clairement, distinctement perçu, lointain certes mais parfaitement identifiable, le murmure de la fontaine, le chant de ma sirène. Et, comme je deviens décidément un peu poète, « Le con ! » ai-je dit.

Une pierre dressée dans les jardins de l’Hôtel de Ville porte cette inscription énigmatique :

A LA VIE

SERENES

SEREINES

Elle semble faire référence à un peuple (dont le nom pourrait être en rapport avec celui du cours d’eau), mais pourquoi ce féminin ?

L’expression « Serènes sereines » semble également avoir servi de nom à une association de gens du pays ; elle apparaît sur des affiches hostiles à un projet d’enfouissement de déchets radioactifs dans la commune de Sanvensa. Quelle terre les technobureauphallocrates prétendaient-ils laisser à nos enfants ? Ah ! les salauds. Marina, ma chérie, on ne sera pas trop de deux pour déplorer l’imprudence humaine. Et tu tempéreras tantôt mes colères stériles, tantôt je lécherai tes joues baignées de larmes.

Hier après-midi, de retour de Villeuf, j’ai travaillé trois bonnes heures dans le potager. Le moment n’était sans doute pas le mieux choisi, mais je ne pouvais attendre. On va y arriver. J’ai commencé à me documenter, récolté des pommes de terre, qui feront des petits ; ça, ça va tout seul. Tant que j’ai de l’eau ! Or la source du Mas donne toujours autant (ou à peine moins).

Et puis il y a les haricots. Les verts d’abord, puis ceux qui se conservent sans problème.

Le PCR fait la gueule, mais je ne peux pas continuer à vivre au jour le jour de simples expédients. S’il veut voyager, je ne le retiens pas.

J’envisage même de me mettre à l’élevage. Le problème, c’est le commencement. Poules, canards, oies ont totalement disparu. Si j’essayais les pigeons ? les faisans ? En capturer ne devrait pas être très difficile. Il me faudra seulement surmonter mon dégoût. Et les lapins ? Le coin semble en regorger. Poser des collets ? Comment ça marche au juste ? À voir. Côté grands mammifères (qui donnent du lait), je ne vois malheureusement aucun moyen de constituer un cheptel. Les derniers bovins que j’ai vus en vie (c’était à Laguiole) semblaient devoir la perdre dans les vingt-quatre heures. De moutons, ou même de chèvres (pas aperçu une seule depuis deux semaines), plus aucun individu sur pied. Des chevreuils en revanche dans les bois voisins, mais beaucoup trop farouches pour se laisser approcher. Les prendre au piège ? À étudier. De cochons, de chevaux, pas un spécimen utile. En arrivant à Najac, j’ai achevé un âne quasi mort, dont je comprends mal comment il avait pu survivre si longtemps. Aussi raide et sec que la peluche garnie de crin de mon enfance. La puanteur en plus.

 

12 août

Rêvé de la femme au parfum, que je ne peux m’empêcher d’identifier à Marina. Je lui ai fait quelques offrandes ce matin (des bijoux ; j’ai toujours aussi peu d’imagination).

L’après-midi, ping-pong. J’ai dû m’arrêter au bout d’une heure, en sueur, en pleurs. Ce soir la moindre idée me fatigue. J’ai de ces accès de flemme, comme lundi dernier pour le phono vu à Cordes (le jour où j’en ai rapporté mon Bailly) ; en état de marche, avec toute une collection de 78 tours. Je n’avais pas voulu le prendre, retenu par une espèce de crainte superstitieuse – celle de basculer définitivement dans un passé synonyme de mort. Mais plus tard, c’est la simple paresse qui m’a dissuadé de combler ainsi le manque de musique que je déplorais pourtant.

Rien ne m’a paru plus juste depuis longtemps que cette pensée : si je suis sauf et seul, c’est que je n’ai rien à dire.

C’est en cela précisément que consiste ma double peine : puni de mon désir de perdre mes semblables – devenu champion incontesté des serial killers –, je le suis encore de m’être cru incompris.

Souvenir d’Estelle me racontant qu’un jour un de ses élèves de B.T.S. (un des rares garçons), comme en début d’année elle leur avait demandé de choisir un sujet d’exposé de culture générale dans une liste non limitative, était venu la voir de son habituel air résolu (je connaissais le cher petit, l’ayant eu en Première) pour lui exprimer son souhait de constituer un dossier sur les serial killers (c’était avant l’époque des T.P.E. et du recours systématique à l’internet). « Pourquoi pas les extra-terrestres ? » lui rétorqua-t-elle. Une flammèche avait bondi dans les yeux du chercheur, aussitôt soufflée par le zéphyr de la franchise et le pet du dépit : « Hélas ! avait-il avoué, je l’ai déjà fait l’an dernier en philo. »

Quand je repense à cette scène, se superposent dans mon esprit le visage lumineux d’Estelle, à peine bistré de tristesse, et celui, grisâtre, éjoui d’un bleu engouement, de l’élève, et je ne sais si je suis plus touché de l’affleurement de celui-ci ou de celle-là.

Bien que je ne pusse ni ne voulusse me faire la moindre idée du corps d’Estelle, aux contours insoupçonnables sous des flots de tissus amples et chamarrés, je n’ai jamais douté d’avoir envie de coucher avec elle (quand mainte jeune fille exhibant ses appétissantes rondeurs m’aidait à mesurer la distance entre le rêve et la jouissance ; le temps d’avancer seulement – voire seulement en imagination – la main vers elles, mon désir se fût mué – se muait – en curiosité de visiteur de musée) ; aucune culpabilité n’y jetait la moindre ombre, pas plus que je n’avais honte de vouloir m’unir charnellement à la femme d’un de mes meilleurs amis (convaincu que j’étais que ce vœu et plus encore sa réalisation relevaient d’une forme raffinée de congratulation).

Trop de signes, trop de messages, trop de tout. Trop d’amour et de romans d’amour, trop de romances. Trop de thèmes pour une fugue. Je voudrais me sécher une bonne fois le cœur et le manger en salade (la moitié pour Anékhou). Je ne m’en sors pas. Je n’ai plus envie. Trop de désordre dans mon cerveau.

 

(À suivre.)

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