Sauf, 34

Publié le par Louis Racine

Sauf, 34

 

21 juillet

Rude soirée hier.

J’avais réuni les marionnettes pour les consulter sur la conduite à tenir dans les prochaines semaines. J’ai un calendrier assez chargé. Jeudi prochain, le 27 donc, les arcades Reyniès à Villeuf. Dès midi. J’emporte un pique-nique, ou je pille sur place, ou les deux. On verra. Auparavant, visite des librairies susceptibles de proposer une bonne méthode de grec ancien (sinon, il reste la ressource de Toulouse ou de Rodez ; ou d’Albi ?). Dimanche, pêche à l’étang. Mardi 25, nouvelle lune, nuit d’observation au télescope, si le temps le permet. En particulier les planètes : Mars, Jupiter, et plus tard Vénus. Pour le reste : tenir ce journal le plus régulièrement possible (côtés lacunes, ce n’est guère mieux que le mois dernier)

ça faisait un peu conseil de classe

commencer à préparer l’avenir ; PCR, tu as la parole.

Voici ses propositions, traduites en clair, dans une langue respectueuse des convenances, et surtout résumées (le PCR est incroyablement volubile) – je me permets en outre d’éliminer purement et simplement ce qui me paraît trop irréaliste :

On s’ennuie ici. On aimerait aller à la mer (le PCR semble se faire le porte-parole des autres marionnettes : soit ; mais peut-être aussi d’Anékhou, ce qui m’agace) ; emmène-nous à Arcachon, ou alors à Gruissan, ou encore en Espagne (Oh ! oui, l’Espagne ! trépignent silencieusement le loup, la grand-mère, le chasseur et même Donald, que je regrette de n’avoir pas laissé à Montmarault). On en a assez des conserves. Le brochet c’est plein d’arêtes, on préfère les brochettes. On veut du lait, du beurre, de la crème, des œufs, du poulet, du pain, du fromage. Et des cours de maths (ruse grossière et qui ne trompe personne pour faire passer tout le reste).

Les marionnettes couchées, j’ai déambulé quelque temps dans le jardin. J’avais mal au ventre. Ils ne se rendent pas compte, me disais-je. Ils ont à la fois raison et tort. Heureusement que personne n’a songé à me reprocher mon égoïsme, il faut dire qu’ils en profitent dans une large mesure. Qu’est-ce que je pourrais faire pour me grandir un peu à leurs yeux et aux miens ?

Aucune idée.

L’Espagne peut-être ? Via Montpellier, que je connais à peine ?

J’ai tardé à trouver le sommeil. C’est rare. Le PCR faisait la gueule, tourné vers le mur. J’avais beau me creuser, je ne voyais pas d’autre moyen pour m’aider à m’endormir que d’imaginer ma rencontre avec l’inconnue de Villeuf.

Il est dix heures et il fait déjà chaud. Je suis en slip sur la terrasse inondée de soleil. À la moindre alerte, je me réfugierai dans la maison. Je ne suis pas parvenu à vaincre cette appréhension que j’éprouve dès que je me dépouille de mes vêtements à l’extérieur. Je n’essaie même plus.

Ma vie en slip.

J’adore être entièrement nu, mais le slip est une belle invention qui augmente la liberté de mouvements et la diversité des postures confortables.

Je sens monter en moi un désir que les masturbations les plus expertes (Dieu sait si je m’y connais) ne pourront assouvir. Je souffre. Et toujours pas moyen de retrouver mon nocturne, ça m’aurait distrait un moment.

Je vais faire comme ce personnage d’Amarcord, grimper dans un arbre et crier pendant des heures : « Voglio una donna ! »

Le fait est que je rêve de plus en plus souvent de câlins.

Ne pas devenir fou de cette folie. Je sens que le soleil excite ma libido et m’endort en même temps. Je m’engourdis de souffrance, comme travaillé tout entier par une lente crampe. Rien à voir avec les soubresauts du brochet ; il ne faudrait pas que ça finisse comme ça.

Toute ma vie j’aurai été victime de cette injustice. Mais pas plus que tous mes semblables, hommes et probablement femmes, poussés à la sublimation par la nécessité sociale. En tant que dernier homme – si c’est bien ce que je suis, ou plutôt ce que je figure –, je suis voué à l’art.

Je concours pour le prix du dernier roman.

Expérience toute nouvelle : l’association du fou rire et de l’érection. Je bande de rire et je ris de bander.

 

21 juillet, le soir

Dernier homme, dernier roman.

Dernier rhum avant le coucher.

Non, au lit tout de suite. Je ne vais pas laisser les mots, les jeux de mots me gouverner.

 

Réveillé en pleine nuit par une pensée plus que par un rêve. Assis dans mon lit, je note pour me dégager l’esprit, passer à autre chose.

L’image d’une fille sur son deux-roues est revenue me hanter ses boucles brunes sa liberté fantasme antérieur au port du casque obligatoire rappel d’une vieille souffrance d’une vieille frustration

la moto

j’ai toujours rêvé d’en faire

encore un de mes projets non réalisés d’après-divorce

je ne saurais même pas conduire une 125 et je ne me vois pas m’y mettre maintenant alors que je fanfaronne avec mes rêves d’ULM

la peur, le manque d’équilibre ; toujours ce problème, au fond

mais une mobylette j’aurais su

ç’aurait été bien quand même pour traverser mon adolescence

mes parents s’y seraient forcément opposés mais si j’avais insisté

pas doué même pour imaginer le possible

pas doué pour l’autonomie

 

(À suivre.)

Publié dans Sauf

Commenter cet article