Sauf, 1

Publié le par Louis Racine

Sauf, 1

 

FEUILLETS DACTYLOGRAPHIÉS

 

Je recommence.

Il était 1 h 42 à l’horloge du four. Maintenant encore je peux affirmer qu’il est 1 h 42 à l’horloge du four. Beaucoup de choses sont restées telles quelles depuis cette nuit-là, même si tout a changé. Il faudrait me voir dans ma guette, entouré des quatre chandeliers. Le problème (un des nombreux problèmes) c’est de ne pas foutre le feu. Il ne manquerait plus que ça.

Pourquoi avoir élu domicile ici plutôt qu’ailleurs ? Toujours la même question du choix, la même question depuis cette nuit-là. Pourquoi élire domicile, quand je pourrais changer de logement tous les soirs ? Élire est le mot. J’ai élu la maison de l’élu. Je domine, j’ai de la vue. Ma guette est très confortable. Aujourd’hui 23 mai. L’hiver est encore loin. Jamais de grands froids ici. Qu’est-ce qui m’empêche de voyager ? Ce ne sont pas les moyens qui manquent, ni les destinations.

Quelque chose ne va pas.

J’ai de la vue. Je vois très bien Honfleur. C’est calme.

Ce qui ne va pas, c’est que ça va. Je soigne mon texte, alors que je pourrais tout laisser tomber. Je devrais peut-être. Non. C’est très important d’écrire que c’est très important d’écrire que. Etc.

Foutre le feu, foutre le camp.

Je continue.

 

23 mai toujours, le soir.

Ceci est un journal. J’ai retrouvé toutes mes impressions de la première nuit. Comment pourrais-je les oublier ? Je retrouve tout. Et personne.

Dire « les disparus » était un euphémisme. C’est devenu une expression parfaitement objective. Vais-je, dois-je les rejoindre ?

L’idée d’écrire, de récrire me fatigue d’avance, mais que faire d’autre ? Ne rien faire est une solution. Je n’ai rien fait pendant une semaine. Mais je commençais à le faire mal. Je sens maintenant que la façon la plus intelligente de ne rien faire c’est d’écrire.

J’ai déjà relaté les faits, au moins trois fois. Trois versions, trois feuilles roulées en boule qui doivent être là dans un coin. Si j’ai un trou, je leur demanderai.

Mais je me rappelle tout à la perfection. L’odeur des draps d’abord. J’avais beaucoup transpiré. Mon odeur je ne la déteste pas, pas souvent. C’est mon odeur. Désormais je devrai m’en contenter, car pour ce qui est de l’odeur des autres

Bientôt trois semaines, puisque c’était la nuit du 3 au 4 mai. Et « les autres » me paraît une expression totalement incongrue.

Trois semaines pendant lesquelles j’ai connu plusieurs moments d’un bonheur misérable certes, mais réel. Un peu comme dans la masturbation. Des moments de grande exaltation aussi. J’ai pu rester jusqu’à soixante heures sans dormir.

J’ai essayé de lire, mais j’ai du mal à fixer mon attention sur l’écrit. Et puis j’aurais dû changer de verres depuis longtemps, j’ai des problèmes de vision de près.

Je me suis fait plaisir, je suis allé chez Glévarec. J’ai joué tout un après-midi. Non seulement j’avais choisi le meilleur piano du magasin, mais tous les autres instruments à cordes se sont mis à vibrer, produisant des effets intéressants et parfois assez beaux. Rarement éprouvé une telle volupté en jouant. J’y suis retourné, et j’ai composé un petit nocturne qui sonne passablement sur le piano désaccordé du maire. Tout ça malgré mon Dupuytren, dont je ne risque plus d’être opéré de sitôt.

Changeons de clavier.

Où êtes-vous ? Où sont-ils tous ?

Il m’arrive de me dire comme une évidence qu’ils vont tous revenir d’un coup. Que ce cauchemar (c’est une image, il n’y a pas de cauchemar qui se prolonge sur trois semaines) va prendre fin aussi simplement qu’il a commencé.

Qu’a-t-il pu se produire ? Toute la population de la ville, du pays peut-être, enlevée par des extra-terrestres ? partie pour une autre dimension ? J’ai toujours eu ce genre de niaiseries en horreur. J’ai cru (sans vraiment y croire) aux extra-terrestres jusqu’à mon dépucelage, je le vois bien. Après, ça m’est passé. Comme ma phobie des araignées. Aujourd’hui que je me retrouve forcé à une certaine abstinence, ces connexions me réjouissent. Saine distraction.

En pensant à ceux de mes contemporains pour qui connexion évoquait automatiquement internet, j’ai été pris d’un long, douloureux fou rire. Un de plus. J’en raconterai d’autres. Si j’ai le temps. Et l’envie.

Malgré tout ce que ma situation a d’extraordinaire, je ne parviens pas à y voir le Grand Signe, ou je ne sais quoi. Ma raison s’y refuse. Or ma raison est ma principale alliée. Ce qui est sûr, c’est que les romans de SF que j’ai pu lire autrefois, et même au-delà de l’adolescence, me paraissent bien fades, bien puérils en comparaison de ce que je vis en ce moment. Encore faudrait-il savoir en rendre compte.

Il n’est pas impossible que je trouve quelque part dans les stocks de la papeterie du Chillou des rubans de machine à écrire pour quand celui-ci aura tout donné.

Vieille papeterie. Immeuble pas si vieux pourtant. C’est Le Havre, rené.

Si quelqu’un d’autre lit un jour ces lignes, c’est que mon étrange exil aura pris fin, ou que je suis un personnage de fiction – ce que je n’admets pas facilement. Sans doute, s’identifiant à moi, se demandera-t-il comment il eût agi à ma place, désapprouvant beaucoup de mes choix, je suppose. Mais comment vivra-t-il sa condition de lecteur impossible, ou plus exactement cette alternative affolante : croire à l’incroyable, ou exister contre toute logique ?

J’imagine, j’ai tout le temps de l’imaginer, le lecteur seulement imaginable, se disant c’est beau, cette écriture synonyme d’espérance, car pourquoi écrire ce que personne ne lira jamais ?

Et moi, alors ?

Je dois reconnaître, ce cri, l’avoir lancé vers le ciel, en divers endroits de la ville, dans les premiers jours. La raison a ses intermittences. C’était un exutoire comme un autre. « Pourquoi moi ? » ai-je aussi crié. La question se pose, en effet.

Je suis sauf, sauf que je suis seul, et seul à le savoir.

Sauvé ? Mais de quoi ?

Je me sens plutôt oublié que désigné. C’est tout le contraire d’une apparition divine, qui a nécessairement un destinataire. Ce serait dommage de détourner les yeux au moment où la Vierge par exemple se manifeste rien que pour vous. Dans mon cas il s’agit d’une disparition, mais je n’ai absolument pas l’impression qu’elle s’adresse à moi en personne ; « ils me sont disparus » est une formule séduisante, mais inadaptée : ils ont disparu, c’est tout ; c’est déjà beaucoup.

Cependant, je guette d’éventuels signes. On ne guette pas le divin. On le surprend, et on est puni.

Je ne suis pas non plus augure. Aucune familiarité avec le Ciel, aucune accointance avec le sacré.

Je n’ai rien surpris du tout, et je suis très surpris.

N’avais-je rien senti venir ?

 

(À suivre.)

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