Sauf, 17

Publié le par Louis Racine

Sauf, 17

Réveillé en sursaut de ma sieste, pour écrire ceci :

Je viens de rêver que j’étais un écrivain. En fait j’ai toujours rêvé d’écrire.

Mes tentatives, mes déceptions, mes découragements. Je suis génial. Je suis nul. Le mélange de jalousie et de dégoût que m’inspirait Auberger, avec son idée à la con. Ce grand projet que j’étais le seul à connaître. J’espère non ce serait vraiment trop horrible que je ne me suis pas laissé inspirer suggérer ce que je vis là ! je me pince et si je rêvais que je me pince on peut bien rêver qu’on rêve Estelle me l’a confirmé. Estelle ! Estelle !

Oui donc la grande idée d’Auberger, ce roman qui racontait à la troisième personne, en sept journées, le tout très linéaire, la mort d’un homme, mais pas l’agonie, non, comme une dilatation de l’instant fatal, sans que ce soit non plus l’occasion de revoir toute sa vie pas cette tarte à la crème pas cette tarte pas cette crème mais bien tarte quand même parce qu’Auberger ne sait ne savait pas écrire sauf quelques passages comme je l’enviais et quel vocabulaire le con où ça vous mène tout ce latin et tout ce grec à part ça pas fichu d’installer un logiciel sans tout planter

mais que je suis con moi aussi

Oui donc pas pareil. Je ne suis pas sous influence. Le bouquin d’Auberger, à supposer qu’il le terminât, quel intérêt ? qui aurait publié ça ? et pourquoi ? pour quelques beaux passages ? enfin, beaux ; comment puis-je en juger ? Je trouve sincèrement beau ce que Maxime trouve trouvait beau, mais souvent il me reprochait (gentiment, ou moins gentiment) mes enthousiasmes. Ça, c’était dur. Comment pouvait-il, lui, avoir toujours raison ? Mais non, me disait-il, je n’ai pas raison, ce sont mes goûts. Mais moi je savais qu’il avait raison, et je sentais toute la cohérence de ce qu’il appelait ses goûts, ça faisait comme une belle maison une belle ville une belle âme où l’on a envie d’être.

Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateur.

Le bruit que j’ai entendu l’autre nuit : je l’entends, là, en ce moment. Je l’entends comme j’écris ; je fais bien la différence avec le frottement du stylo sur le papier, de mon avant-bras sur la table, de mes vêtements sur la chaise, de mes pieds sur le sol, de l’air dans mes narines, avec mes imaginations ; j’entends du bruit en bas, et Anékhou est dehors, je me suis enfermé à double tour, j’ai juste laissé ouvert un des soupiraux de la cave, pour Anékhou, mais la porte qui donne de l’entrée sur la cave est verrouillée, j’entends du bruit en bas.

Et si c’était ça plutôt qui m’avait réveillé de ma sieste ?

Angéline, Marine, Bérénice, ne bougez pas, je vais voir. Je suis surarmé, n’ayez crainte. Et pour plus de sûreté, je vais d’abord m’envoyer 20 cl de jus d’orange à base de concentré.

Régulièrement, rituellement je me demande : que ferait Untel à ma place ? Et souvent la question se transforme en : qu’est-ce qu’Untel écrirait à ma place ? Cette confusion me remplit de confusion.

Je ne fais pas ce qu’il faut, c’est clair. Je n’écris pas non plus ce qu’il faudrait.

Exactement comme l’autre nuit, pendant que je descendais, le bruit a faibli, puis cessé. Je ne suis pas sûr que ça vienne de la cave. J’ai fouillé toute la maison, rien. Il doit y avoir quelque part une bestiole mal en point, de plus en plus mal en point, qui se manifeste de préférence quand je suis endormi. Je suis resté au moins une heure hier immobile dans le salon à tendre l’oreille, rien. D’accord, je n’ai que ça à faire, mais bon

En réalité, je n’étais pas totalement inactif, puisque je relisais mon premier cahier (tu ne le savais pas, mais tu es déjà mon deuxième cahier). C’est étrange, j’ai la même impression qu’avec ce bruit. Mon propre texte m’apparaît comme un phénomène inexplicable. Ça me fait peur, parce que j’ai peur de perdre la tête. Mais c’est aussi ma seule planche de salut. J’ai du pain sur ma planche de salut.

Je crois que j’ai fait le tour. De l’ex-propriétaire. Non, même pas.

Tant de lieux où j’aurais pu aller plutôt qu’ici.

Je me fais l’effet du cousin inavouable qui, invité à dîner dans un grand restaurant, commande un ricard à l’apéritif. Je ne vaux pas mieux.

C’est l’heure de vérité. Montmarault m’échappe et m’a toujours échappé. Dès mon enfance je bâtissais sur du sable. Mon grand-père, le père de mon père, était un enfant naturel, honteux, rejeté, haï, j’ai connu son père officiel, enfin ses genoux, oh le brave homme. Cette maison qui ne ressemble plus à rien, cette coquille crevée replâtrée vernissée affolante de laideur et de bêtise comme une poubelle de table (c’est de l’histoire) ne me correspond ni plus ni moins que ma généalogie factice. On s’en fout. La terre rose du jardin où je roulais mes petites voitures, les caleçons blancs séchant au-dessus des groseilliers, l’herbe où nous cherchions les œufs de Pâques, le hangar délabré où se cartonnaient les peaux de lapin, la basse-cour où je détestais souiller de merde de poule mes semelles hésitantes, le cerisier non loin duquel le tas de nos ordures s’accroissait régulièrement et in situ de mes jolis étrons (savant équilibre du bipède guettant entre ses cuisses la tête du caca puis surveillant sa sinueuse, gracieuse, odorante et saluée du cortège de pimpantes mouches vertes à reflets nacrés déposition, à l’heure de la sieste, c’était avant la construction des chiottes du fond du jardin, laquelle précéda l’installation de vatères dans la maison même, c’est de l’histoire tout cela), tout cela a disparu, même les sanitaires intérieurs ont changé, ce n’était pas du luxe, mais rien n’effacera les heureux chiages de mon enfance, avec lesquels j’ai renoué, et comme autrefois je brûle chaque soir mon petit tas d’ordures diverses, et comme mon arrière-grand-mère puis ma grand-mère puis mon père qui tous avaient la phobie du feu j’arrose d’un bon litre d’eau de vaisselle les cendres encore tièdes, tandis que le pauvre brasier élève dans l’air serein sa belle et vaine protestation. Feu le feu.

 

17 juin

Rêve extraordinaire. Le plus beau sûrement depuis la Disparition.

J’ai rêvé que j’arpentais les décombres d’une ville bombardée, et que soudain dans ce no man’s land désespérant je captais un parfum de femme.

Souvent je rêve que j’entends des voix, des bruits de moteur, le téléphone, des klaxons, un hélicoptère, hier ou avant-hier encore j’ai cru être réveillé par la sonnette de la porte d’entrée – de mon temps, il n’y avait pas de sonnette au Chalet –, et il m’a fallu un long moment pour me raisonner (lentement, silencieusement, précautionneusement, j’étais descendu ; mon cœur battait si fort que j’ai pensé en crever ; je me disais qu’au moindre début de sonnerie, ou, pire, au moindre heurt à la porte, ou, pire encore, au moindre appel, au moindre rire, je claquerais aussi sec), même après avoir constaté l’absence de tout visiteur, vérifié que sans électricité la sonnette ne fonctionnait évidemment pas ; j’avais encore dans l’oreille cette sonnerie à deux tons qui peut-être ne ressemble pas du tout à la vraie, comment savoir ?

À quelle autre alors ? Peut-être celle de la rue Guillemard. J’en ai toujours détesté le timbre aigrelet.

Et ce parfum, quelle femme me rappelle-t-il ?

Aucune en particulier, mais quelle aucune ! Si je devais la rencontrer un jour, j’en mourrais, je pense.

 

18 juin

Fête des Pères ! Petit tour au cimetière. L’après-midi, pluie. Relu tous les Tintin de la bibliothèque municipale, en buvant du vieux rhum. Le soir, observé aux jumelles Saturne et Mars, plein ouest. Les grillons s’en donnaient à cœur joie.

 

(À suivre.)

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