Sauf, 23

Publié le par Louis Racine

Sauf, 23

 

27 juin

Je ne devrais peut-être pas noter ce rêve tout de suite, je ne risque pas de l’oublier, je n’ai même pas pris mon café, il fait un temps magnifique, mieux vaudrait en profiter, petit déjeuner au soleil, départ euphorique (juste quelques derniers préparatifs) ; mais c’est plus fort que moi.

Ce qui me fait le plus hésiter, ce ne sont pas les circonstances immédiates. Mais les raconter (oralement autrefois, par écrit désormais), aplatit mes rêves comme des hérissons sur les départementales. Je soupçonne Gisèle de s’être forcée à s’y intéresser (par devoir semi-professionnel plus que conjugal ou simplement convivial), je me souviens que je cherchais désespérément, conscient de l’inutilité de mes efforts, à ébouriffer un peu, par les artifices de l’oralité, la galette lamentable et quasiment unidimensionnelle à laquelle s’était réduite l’extraordinaire aventure – doutant même de la possibilité de la revivre pour moi-même, en mon for intérieur, après une telle trahison –, aujourd’hui au contraire je demande aux ressources de l’écriture le maximum de concision, mais en adoptant malgré moi un ton vaguement goguenard qui n’est, je le crains, que l’expression du dépit et le travestissement maladroit de l’échec ; bref, je ne devrais pas raconter mes rêves, surtout celui-ci. Mais ces traces orphelines sont peut-être appelées à devenir lueurs dans les ténèbres.

Je prenais mes fonctions dans un nouvel établissement, inquiet d’entendre la directrice, une certaine madame Souris, qui me guidait en me tiraillant la main droite, me dire que « j’allais avoir des petits ». Je blaguais bêtement sur l’ambiguïté de la formule, n’obtenant qu’un regard glacial, et retrouvais mon sérieux pour exprimer mes inquiétudes : je n’avais jamais enseigné en primaire – la directrice me reprenait : en maternelle –, comment enseignait-on les maths à ce niveau – tout en parlant, je me reprochais ma duplicité et mon manque de militantisme, mais je préciserai cela tout à l’heure –, et combien étaient-ils au fait ? – demandais-je comme nous entrions dans la salle de classe. Au lieu de répondre, la directrice se métamorphosait en souris, sans changer de taille d’abord, puis rétrécissait à toute vitesse et disparaissait en couinant dans une de mes jambes de pantalon. Je ne sentais rien, qu’une certaine appréhension.

Gisèle, arrête de rire.

La salle était vide. J’étais partagé entre l’envie de m’enfuir, le projet de partir à la recherche de mes élèves, celui d’attendre des nouvelles de la directrice, guettant une morsure (aux testicules, bien sûr) qui me paraissait devoir sanctionner toute mauvaise décision de ma part. J’optais pour une déambulation hiératique entre les tables, les mains croisées dans le dos. Madame Souris ressortait alors par mon col, s’agrippait aux poils de ma barbe et grimpait jusqu’à mon oreille, me chuchotant : « Michaël vous a posé une question » (elle prononçait mi-ka-el).

Je cherchais partout des yeux ce Michaël, pour découvrir, pas plus haut qu’un grain de riz, un tout petit bonhomme en culotte courte debout au bord de la table la plus proche, et qui semblait attendre, mains sur les hanches, les sourcils froncés. En regardant autour de moi, je distinguais sur les tables voisines d’autres enfants de la même taille, l’air courroucé, tandis que s’élevait de dizaines de bouches minuscules un grondement hostile bien qu’assez aigu, et que l’air se chargeait d’un fort parfum de menthe. Voilà au moins des enfants qui se lavent les dents, leur disais-je d’un ton satisfait, dans l’espoir de les amadouer. Mais le grondement s’amplifiait jusqu’à devenir assourdissant, je ressentais brusquement une vive douleur à l’oreille, et je me réveillai.

J’étais assis dans mon lit, Anékhou près de moi (je suppose que c’est lui qui, dérangé par mon sommeil agité, m’avait griffé l’oreille). La tête dans les mains, je me mis à hurler. Que j’aie pu croire une telle absurdité reste pour moi un mystère : il n’empêche que pendant plusieurs minutes je pensai tenir – à mon grand désarroi – l’explication du phénomène qui avait bouleversé ma vie : à savoir que les disparus avaient simplement été réduits à une taille microscopique. Accablé par cette révélation, je me voyais écrasant inconsciemment sous mes semelles mes pauvres semblables devenus si dissemblables. J’étais le plus monstrueux fléau que l’humanité eût connue. J’en pleurais de rage et de honte.

Puis Anékhou s’étira, sauta du lit, et mes imaginations s’évanouirent à la perspective d’un bon café.

Je descendis, rentrant instinctivement les épaules (et m’en amusant) comme si je devais à mon tour être broyé par un énorme piéton.

Mais, durant la préparation du café, je ne pus m’empêcher d’inspecter à fond la moindre surface horizontale de la cuisine, tout en réfléchissant à la signification possible de mon rêve.

J’adore raconter au passé simple ce que je viens de faire. Finissons ce café pendant qu’il n’est pas trop refroidi.

Quant à mes idées sur l’enseignement des mathématiques aux tout petits, on verra ça plus tard.

 

Je constate que mes récits de rêve occupent de plus en plus de place dans ce journal relativement au reste. Mais ces rêves ressortissent bien (comme disait – pas toujours par provocation – le cher Giboin) à la réalité.

Désormais je regarde beaucoup plus systématiquement où je mets les pieds. J’espère que ça ne va pas durer. Je suis à Espalion, où régnerait un calme absolu sans quelques bestioles mieux armées que les autres pour l’autonomie. Le vieux pont sur le Lot abrite une dizaine de chats spécialement bruyants, leurs cris résonnent sous les arches, étrange qu’ils aient choisi le bord de l’eau. Ça pue la charogne, je reste à distance, aucune envie de connaître le menu.

J’avais beaucoup aimé Espalion, ville encaissée pourtant. Je ne m’imaginais pas l’arpenter un jour un pistolet à la main.

Je deviens assez bon tireur, et surtout j’évalue de mieux en mieux le danger. Les premiers temps il m’arrivait de faire feu sur des papiers gras secoués par le vent. Oui, des semaines pour avouer ça. Ce qui m’a assagi, c’est cette prise de conscience, mais j’en ai déjà parlé, du risque d’abattre un semblable.

Sagesse inutile.

Dangereuse ?

Si une telle rencontre doit se produire, c’est peut-être moi qui tomberai. Est-il sage de miser sur la sagesse de l’autre ?

Impression d’être engagé dans une partie de roulette russe.

 

(À suivre.)

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