Sauve, 33

Publié le par Louis Racine

Sauve, 33

Ç’aurait pu être le coup de grâce, et j’ai réellement cru que je m’écroulais, comme atteinte par un de ces tirs, avant de réaliser que je ne risquais rien, que tout cela était du passé, et surtout de COMPRENDRE plus nettement que jamais ce qui pourtant paraissait hors de toute logique.

Je me fais peut-être des illusions, auquel cas je suis sûre qu’elles m’aident à vivre : ça, c’est la réalité ! mais je comprends Louis, et j’ai bien l’impression d’être la seule à pouvoir revendiquer ce privilège ! À sa place, j’aurais fait pareil ! J’aurais tiré sur tout ce qui ne bougeait pas !!! Ça a dû grandement le soulager, et ça n’a fait de mal à personne ! Et moi, ça m’a sauvée du ridicule !

J’éprouve à nouveau ce sentiment de supériorité qui me gêne un peu. Nous ne sommes pas à égalité Louis et moi, et malgré toute cette activité qu’il déploie, ces dégâts qu’il cause, il m’apparaît comme une victime. Ça aussi ça m’aide à ne pas me sentir moi-même trop soumise aux événements. Mais je suis prête à reconsidérer les choses plus tard. Parce que justement, moi, je peux envisager un demain, un après-demain… jusqu’à notre rencontre. J’ai bien de la chance de t’avoir, cher Louis ! Mon éclaireur, qui prends les coups à ma place !

Je suis rentrée le cerveau en ébullition, j’ai écrit au fil de la plume, j’en ai mal à la main, c’est l’heure du thé, on va soffrir ça, hein, Titus ? Pour digérer tous ces événements. Sauf imprévu, je laisse ce cahier jusqu’à demain. Demain, j’ai décidé… Mais c’est une surprise !

 

Sauf imprévu ! J’avais raison d’être prudente.

J’ai quand même un certain talent pour m’aveugler sur les évidences. Et ça n’a rien à voir avec mon œil. Bon, le français est une langue malicieuse, je commence à le savoir ! Je disais donc : alors comme ça je me préparais à boire tranquillement mon thé en songeant à mon programme de demain alors que je tiens enfin – au sens où je la tiens presque effectivement dans la main ! – la réponse à une question qui m’obsède depuis des semaines, et inconsciemment peut-être depuis des années !

Au fond, c’est cohérent : s’il me fallait cette catastrophe pour la formuler, il me la fallait aussi pour la résoudre. La grande disparition a fait réapparaître les fantômes !

L’imprévu donc s’est produit dans la cuisine. Je cherchais le thé, je suis tombée sur une coupelle contenant quelques pièces de monnaie, ça m’a rappelé la banque, les billets, ces horribles photos, mais là j’ai fait un genre d’arrêt sur image sur les billets, car je me suis souvenue qu’il s’était passé à ce moment-là quelque chose de capital (tant pis pour le jeu de mots) qui avait été occulté par l’autre découverte. Je voulais savoir. Je sentais qu’il suffisait de me concentrer, et que la lumière se ferait.

Et elle s’est faite.

Bon, je ne précise pas pour l’instant, c’est au-dessus de mes forces, j’ai rarement connu journée plus épuisante, mais l’important est d’avoir noté ce rendez-vous avec moi-même et de dater l’événement : aujourd’hui 26 juin 2006, j’ai enfin retrouvé la mémoire. Je sais maintenant ce qui s’est passé cette fameuse nuit avec Lucien.

Allez, une bonne sieste, et au lit !

 

Mardi 27 juin 2006

J’écris à l’ombre d’un cyprès, au croisement des deux allées principales du cimetière. Je suis en paix. Je savoure chaque seconde comme une gorgée de nectar. Titus furète entre les tombes, des oiseaux dialoguent dans un jardin voisin. De nouveau me revient cette chanson, Il fait beau comme jamais.

J’aimerais attraper le ciel et le coller dans ce cahier, je rêve d’herbiers vivants, je fume, et la fumée nage voluptueusement dans l’air léger.

Elle se mêle aux nuages, question de point de vue. Je rêvasse. J’ai tout compris, et je ne sais rien. Je sais tout, et je n’ai rien compris.

Une giclée de soleil. Cette boîte de conserve oubliée sur une tombe. J’ai pensé : « Cercueil sur cercueil ». Et simultanément : « C’est du Louis ». Je venais juste – ça m’arrangerait pourtant de dire que j’y avais pensé avant, que c’est pour ça que j’étais montée au cimetière – de remarquer le nom sur la stèle.

Tout s’éclaire. Et tout s’assombrit.

Mais le soleil. Mais la brise. Mais le parfum des cyprès.

La prochaine fois, je ferai preuve de méthode. Je me dirai : dans l’hypothèse où Louis a des attaches ici, il y a peut-être au cimetière des morts à lui. Ce qui me relie à Louis, c’est le Havre. Ce qui me relie au Havre, c’est un mauvais souvenir. Dans l’hypothèse – il serait temps de la formuler clairement – où Louis aurait d’une manière ou d’une autre à voir avec ce mauvais souvenir, je ferais bien de m’assurer si un de ces noms me parle.

Oh ! un de ces noms m’a parlé !

La boîte de conserve brille maintenant d’un éclat aveuglant. Je me déplace de quelques centimètres. Des maquereaux. Sacré Louis ! C’est ce qui m’a mise sur la voie, m’a permis de faire le rapprochement. Quelle belle expression ! J’en ai vacillé, sans rien à quoi me retenir qu’une espèce de certitude que ce n’était pas le moment de flancher. Aussitôt une énergie nouvelle est montée en moi, des tas de projets, me remettre à la guitare (j’expliquerai après), organiser des fêtes (idem), oui, toutes ces idées comme ça, d’un coup, l’avenir, continuer, je tenais le bon bout ! Et des larmes de joie ! Devant une tombe !

Tout se tient. Et moi, je me tiens à ce tout.

Et je me sens bien.

Je ne voudrais pas que l’on se méprenne. Je ne PARDONNE rien. Je vois, je constate, j’enregistre, et j’éprouve un réel plaisir à pouvoir encore voir, même d’un œil seulement, constater, trop tard il est vrai, enregistrer, d’une main fatiguée, cet événement le plus important pour moi depuis des semaines, depuis la catastrophe.

De nouvelles questions se posent maintenant.

Est-ce que je tiens toujours à rejoindre Louis ?

Où est-il allé, d’abord ?

C’est étrange, mais j’ai confiance.

Je n’ose pas penser que c’est la compagnie des morts.

Non, je ne parviens pas à me faire peur. Je vais piquer un petit roupillon ici même.

Il fait beau comme jamais.

 

(À suivre.)

Publié dans Sauve

Commenter cet article