Sauve, 45

Publié le par Louis Racine

Sauve, 45

 

Dimanche 9 juillet 2006

Je vais finir par croire que j’ai l’esprit de l’escalier. C’est peut-être pour ça que je cultive les hauteurs.

Juste quelques mots de l’endroit où je me suis installée pour écrire : en surplomb d’une boucle du Lot, à Capdenac-le-Haut, dans le jardin d’une maison où j’ai dormi (mal), au bout d’une espèce d’éperon rocheux. Encore un site grandiose et, pour l’apprécier, une toute petite Alice, qui ne sert guère qu’à ça.

Au fait, j’y songe, l’esprit de l’escalier se manifeste à la descente, pas à la montée.

Peu importe. Ce matin, avec à nouveau le monde à mes pieds, je découvre cette autre évidence qui ne m’avait jamais frappée. Elle concerne mes relations avec Bruno (ce n’est pas que je désire tellement revenir là-dessus, mais raison de plus pour clore ce chapitre). Avec lui j’ai cru tourner la page, parce qu’il me laissait parler de Stof, m’épancher ; mais jamais je ne lui ai parlé de Louis ; c’est un signe, ça. Plus exactement, je crois que j’ai essayé de le faire une fois, mais alors il m’a regardée avec une telle tristesse que je n’ai pas eu envie de recommencer ; il m’a dit quelque chose aussi comme : n’aie pas de pensées négatives. Total, j’ai gardé mon secret pour moi !!!

Et bien sûr, jamais je n’ai parlé de mon journal à Bruno, et je suis convaincue qu’écrire est la dernière chose qu’il m’aurait conseillé de faire !

 

Dans la série je croyais, je croyais tenir là mon sujet du matin, mais en écrivant (et en buvant mon café) il m’est venu une idée bien plus troublante.

C’est difficile à expliquer, c’est là que je mesure mes lacunes.

Je repensais à cette hypothèse, marrante, un peu anxiogène aussi, forcément, un  peu déstabilisante, mais pas si désagréable, selon laquelle je serais un personnage de roman. Au fond, je l’avais déjà envisagée, adolescente surtout, à cet âge où on prend conscience qu’on peut changer de rôle ; où le monde, en somme, devient un monde de possibles en devenant un théâtre. C’est déjà un peu vertigineux, mais rien à voir avec ce qui va suivre.

J’étais là, à siroter mon café en laissant vagabonder mon imagination, quand brusquement je me suis étranglée. Comme j’essayais de me figurer le roman en question, je me suis tout d’un coup avisée que ce pourrait être un roman à la première personne.

Là, j’ai su ce qu’est le vertige !

Inutile d’insister, je n’arriverai pas à le formuler clairement, en tout cas pas ce matin. Mais toujours est-il que dès que cette pensée s’est présentée je me suis hâtée d’aller faire une grande promenade bien crevante. Je me suis payé une portion de la vallée du Célé en laissant la voiture en haut et en suivant les chemins de crête. Des paysages extraordinaires ! Un risque non nul de me casser la margoulette, mais j’étais résolue à ne pas laisser la malchance s’en mêler ! Allez, on pique-nique et on repart !

 

Pays de grottes, de vestiges préhistoriques. L’histoire avant l’histoire ? C’est drôle, j’ai l’impression, moi, d’être entrée dans la posthistoire. Par erreur ! Mais c’est ce monde surtout qui est une erreur, comme en témoigne ma vision monoculaire : il manque quelque chose, ça ne peut pas durer longtemps comme ça.

L’autre nuit, je ne sais plus quand (tantôt je trouve que je passe ma nouvelle vie à écrire, tantôt je constate que j’ai oublié de noter tel ou tel événement, parfois par simple flemme !), j’ai rêvé que j’avais retrouvé l’usage de mon autre œil ! Je m’amusais à des effets de perspective, de triangulation, rêve scientifique, très réaliste, j’expliquais à mes enfants ce que je faisais, et au sein même de mon rêve je me disais que rêver était le seul moyen de me raccorder à eux, je le leur disais, ajoutant : Vous savez mes chers enfants (la formule me surprenait, car je ne crois pas l’avoir jamais employée dans la vie), votre maman est très loin, mais elle restera toujours dans votre cœur (j’avais conscience de débiter avec conviction une leçon dont je commençais seulement à comprendre la sagesse, tandis que je me reprochais ce discours qui pouvait leur faire croire que j’étais morte). Et je me réveillais.

C’est au réveil que j’ai pensé à cet esprit de l’escalier. Parce que j’ai entrevu, l’espace d’un instant, une vérité que pourtant j’aurais dû héberger dans mon esprit depuis des années. Et du coup, j’ai compris en même temps ce que j’avais vécu et ma façon de m’en accommoder. Et les deux ensemble, c’était moi. Mon vécu et ce que j’en faisais. Comme si je n’étais qu’un rapport, une relation.

Alice, au rapport !

Essayons d’être précise et claire.

Cela fait plusieurs fois que, toute contente d’avoir retrouvé un souvenir enfoui, j’ai continué à m’aveugler sur ce qu’il cachait. C’est ça, sans doute, être borgne. Il manque l’autre œil pour voir derrière l’écran.

Ou disons que je m’arrête trop vite à une explication valable peut-être, mais qui en recouvre une autre plus profonde.

À ne pas confondre avec le coup du cimetière de Montmarault, qui était une intuition, ou plutôt le fruit d’un raisonnement inconscient. Une idée excitante en soi. C’est seulement sur place, et encore : c’est après avoir lu un nom sur une tombe que j’ai réalisé que j’étais venue pour ça !

Là, il s’agit d’une succession de plans, comme les décors d’un théâtre naïf. Ou peut-être de masques. Exemple : Clémence et Bruno. C’est quand même dingue qu’il faille ces circonstances pour que me viennent des soupçons. Moi, distraite ? Pensez donc !

Et là, je m’arrête.

N’est-il pas temps de révéler pourquoi j’ai appelé ma fille Clémence ?

Elle a bien dû me poser la question. Qu’est-ce que je répondais ?

Mieux vaut fuir en avant. Plus qu’une dizaine de kilomètres avant d’atteindre Saint-Cirq-Lapopie, dont on disait grand bien. Intention de passer la nuit là-bas. Demain, peut-être, l’inspiration ? Le courage ? La franchise ? La vraie liberté ?

 

Trouvé mon gîte. Saint-Cirq, effectivement très beau. Ça devait être envahi l’été. Moi, je l’ai pour moi toute seule. Titus s’en tamponne. Ce chien me désole. Il est devenu complètement apathique, il a perdu tout appétit, tout entrain. Si j’étais une bonne maîtresse, j’essaierais de me procurer de la doc (de la dog-doc !) pour interpréter ces symptômes et le soigner. Pourquoi ne le fais-je pas ? Parce que je sais à quoi m’en tenir sur son cas ? Juste une bonne déprime ? Qui, d’une certaine manière, m’arrange, moi qui suis d’aplomb ! Vachement d’aplomb !

Non, c’est promis, demain je l’examine de près. Ce soir je suis trop crevée.

 

Qu’est-ce qui me crève comme ça ?

Je n’avais pas encore osé depuis sa fugue, mais je viens de demander à mon chien (sans pleurer ! d’un ton dégagé, presque enjoué) : « Où il est Fabien ? » Le résultat a dépassé mes pires appréhensions. Titus a poussé un gémissement affreux et s’est aplati sur le dallage de pierre comme pour s’y enfoncer. J’ai cru qu’il allait mourir.

Il faudra bien qu’il le fasse avant moi.

 

(À suivre.)

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