Sauve, 12

Publié le par Louis Racine

Sauve, 12

C’est une blague : jusqu’à preuve du contraire (mais cette preuve, comme je l’attends ! comme je l’espère !), je suis le seul être humain dans un vaste rayon. Simplement hier, en quittant le parc pour aller voir dun peu plus près les conséquences du naufrage (c’en est un, et un beau), j’ai senti comme une présence dans mon dos. Titus trottinait devant, aucun rapport. La sensation était si forte que je me suis retournée en tendant la main, prête à saluer l’inconnu comme il le méritait. Mais personne, rien. J’ai pris les escaliers (l’ascenseur, il ne fallait pas y compter !), et à plusieurs reprises au cours de la descente j’ai eu la même impression. Et quand je dis une présence, c’était une présence toute proche, du genre en me retournant j’allais me trouver nez à nez avec mon poursuivant. La distance s’est tellement réduite que j’ai fini par comprendre que mon poursuivant c’était moi ! Une espèce de dédoublement. Ça ne m’a pas vraiment fait peur, ça m’a même un peu émoustillée. Pourquoi ? parce que je me suis dit que si ce n’était pas une sorte de double de moi qui me filait ainsi le train, c’était un ange, mon ange gardien. Et là je risque une théorie. Peut-être qu’il vaut mieux croire aux anges, surtout aux anges gardiens, mais ne sont-ils pas l’émanation de quelque chose en vous qui vous aide à tenir dans les moments difficiles ? Comme d’ailleurs le fait de s’adresser à d’autres, en disant « vous », alors qu’on sait très bien qu’on est seul, ce qui n’empêche pas d’espérer ! Ce n’est pas très clair, mon affaire. Je crains surtout que ce soit très bête. Mais hier je me suis sentie heureuse comme rarement depuis la disparition. Est-ce seulement d’avoir vu se produire ce naufrage dans lequel je n’étais nullement impliquée, dans lequel personne ne l’était ? Oh ! ça me revient d’un coup, cette version latine (oui, j’ai fait du latin ! moi !), le philosophe qui dit qu’il est agréable de voir, du rivage, sombrer les bateaux dans la tempête. Pas de tempête en l’occurrence, mais surtout pas de victimes !

Bon, c’est bien gentil tout ça, mais les bagages !

 

Vendredi 26 mai 2006

Je suis partie hier, comme prévu. Mais j’ai pris une tout autre direction.

C’est cette histoire d’ange gardien. Je me suis interrogée : pourquoi s’est-il manifesté juste à ce moment-là ? Le bateau, d’accord, mais est-ce que ce n’était pas une façon d’attirer ton attention sur l’importance du choix que tu allais faire, celui de ta destination ?

Avais-je suffisamment réfléchi ?

J’ai relu mon journal ! C’est pratique, au moins. Et j’ai sursauté à « climat agréable (je suppose) ». Quoi ! Tu supposes ! C’est bien léger. Un  peu de rigueur, ma petite, ou celle de l’hiver aura ta peau.

Cela dit, pour le chauffage, j’ai la solution ! Je sais où trouver partout du bois, et qui brûle bien ! Les meubles des gens, je n’oserai pas, mais les entrepôts où s’empilent les palettes ne manquent pas, et ça c’est facile à démonter au pied-de-biche, à charger dans la remorque et à débiter ensuite à l’égoïne.

Puis j’en suis venue à me demander si c’était une bonne idée de m’établir quelque part. Moi qui prétends avoir encore l’espoir de n’être pas un cas unique, ne devais-je pas plutôt me donner tous les moyens de m’en assurer, aller à la rencontre de mes semblables, sillonner les routes jusqu’à ce que se produise enfin le seul événement dont la perspective me donne envie de lutter, au-delà de ce fichu instinct de survie bien utile quand même ?

Donc, ce n’était pas la destination le problème, c’était la direction, et le sens.

J’ai essayé de raisonner, en me raccrochant à ce que je pouvais. Par exemple le fait que Nice est au bord de la mer. Ça n’a peut-être rien à voir, mais j’avais peut-être eu tort de négliger ce détail. Peut-être que statistiquement j’ai plus de chances de trouver des rescapés sur la côte ? J’ai donc décidé de suivre le littoral. Vers le nord, parce que l’été approche et que la chaleur sera plus supportable en France qu’en Espagne. Je vais remonter comme cela jusqu’au Havre, puis, si ça n’a toujours rien donné, je suivrai la Seine vers Paris. Toujours les statistiques : je table sur les régions les plus peuplées. En même temps, c’est vrai, je multiplie les risques écologiques, sanitaires, etc. Mais plus j’y pense, plus je trouve que ce serait une hérésie d’aller m’enterrer tout de suite au fin fond du Massif Central !

Assez contente de ma décision, j’ai fini mes préparatifs, je me suis notamment procuré un atlas routier très bien fait et de l’eau potable en grande quantité. Et hier matin, après une bonne nuit de sommeil, la meilleure depuis longtemps, j’ai mis le cap sur La Rochelle.

Pour ce qui est de suivre le littoral, j’ai dû m’adapter, et même, parfois, faire de grands détours par l’intérieur des terres pour franchir les cours d’eau. Certains ponts étaient totalement impraticables. Plus que jamais, dans ces cas-là, j’aimerais être un oiseau. J’ai bien envisagé de me déplacer en ULM, mais je ne maîtrise absolument pas ces engins, et je ne crois pas qu’ils permettent d’emporter beaucoup de bagages. Si j’avais su, dans ma vie antérieure, je me serais initiée au pilotage.

Et le cheval ? J’ai monté autrefois, dans le Gard. Oui, ce serait pratique et romanesque, à condition de trouver le bestiau. Après trois semaines sans soins, il ne doit plus en subsister beaucoup d’exemplaires valides. Mais non, je ne supporterais pas cette lenteur. Et puis je ne sais pas pourquoi, mais je pense à ce livre de Giono qui m’a tant marquée, et dont on a tiré un film aseptisé ; à ces premières pages où il fait une chaleur étouffante, avec la mort qui vous serre de si près que vous en avez la fièvre. Moi, je veux fuir la mort, retrouver mes enfants, bien que je ne donne pas l’impression d’en prendre le chemin.

J’ai réussi à atteindre La Rochelle dans la soirée. Si je calculais ma moyenne, elle ne serait pas brillante, même en tenant compte des kilomètres additionnels dus aux déviations. J’étais épuisée. Le temps de faire un tour en ville, où j’ai trouvé le même manque d’animation qu’ailleurs, et je n’avais qu’un désir, me coucher. Dès huit heures du soir ! On est loin des Francofolies !

Je n’ai même pas dîné. J’ai dormi dans la voiture, avec Titus. Je m’étais garée sur un quai, dans un lieu bien dégagé. Nuit calme. J’ai été réveillée tôt ce matin par une sensation de faim. Le jour se levait à peine. Je suis sortie me dégourdir les jambes.

J’aurais pu me croire devant un film muet, en noir et blanc, sans personnages bien sûr, avec pour remplacer le bruit du projecteur les cris des mouettes.

Si j’avais eu à imaginer autrefois le décor de ma nouvelle existence, un monde déserté par les humains, j’aurais sûrement sous-estimé la profondeur du silence. Dans les coins de nature les plus sauvages que j’ai pu fréquenter, on finissait quand même toujours par percevoir, en tendant l’oreille, le grondement d’un camion passant au loin dans la vallée, d’un avion froissant le ciel, l’appel d’un promeneur, le sifflement d’un train, que sais-je ? J’en ai les larmes aux yeux. Le moindre de ces bruits me causerait aujourd’hui une telle émotion qu’il me semble que je pourrais en mourir. Ce serait le comble !

Il ne faut pas que je pense à la mort. Il m’arrive de me dire que peut-être la vérité c’est que je suis effectivement morte et que la mort, pour moi en tout cas, est une sorte de cauchemar. Mais pourquoi Titus m’y tiendrait-il compagnie ?

Si c’est ça la clé de l’énigme, eh bien ! vivons cette mort. Elle n’est pas si invivable ; enfin, pour l’instant. Et plus tard ? Est-ce qu’au moins je vieillis encore ? Ou suis-je condamnée à vivre éternellement dans l’attente de nouvelles catastrophes, tout aussi inexorables que la dernière à laquelle j’ai assisté – en direct ! –, sans même pouvoir espérer une mort dans la mort ?

Non, je crois bien que le temps continue d’agir sur moi. Je ne me sens pas du tout devenue immortelle, et c’est pour ça que je ne veux pas penser à ma mort, sinon pour la retarder le plus possible.

Allez, en route ! Cap au nord.

 

(À suivre.)

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