Sauve, 46

Publié le par Louis Racine

Sauve, 46

 

Lundi 10 juillet 2006

Page d’écriture du soir. Toujours à SCL. Mérite sa réputation. Sauf que maintenant le tourisme...

Pas pu écrire ce matin. Plusieurs raisons à ça.

D’abord, un rêve que j’ai fait. Je le raconterai tout à l’heure. Sur le coup, partagée entre le fou-rire et l’angoisse, j’en étais incapable.

Ensuite, j’ai été importunée par un rapace !

J’étais installée à la terrasse de mon hôtel (plutôt classe, je ne vois pas pourquoi je me serais refusé ça), je commençais à me calmer grâce aux vertus conjuguées du café et de la clope, quand je me suis aperçue d’un curieux manège au-dessus de ma tête. Haut dans le ciel, un oiseau décrivait de grands cercles dont j’étais manifestement le centre. À mesure qu’il descendait, leur rayon se rétrécissait, et mon inquiétude augmentait. Je me suis raisonnée : ce n’est pas à toi qu’il en veut, il a dû repérer une bestiole à proximité, il va fondre sur sa proie et tu auras la surprise de constater que tu avais pour compagne de terrasse une couleuvre nonchalamment lovée dans le soleil matinal.

Rassurée au moins de pouvoir encore m’imaginer des choses, j’ai failli changer d’avis. Ce qui s’est passé me fout encore les jetons.

Non, rien à voir avec Titus. Lui, je le savais bien à l’abri dans ma chambre (ma suite !) où je l’avais laissé endormi (il passe son temps à dormir depuis Rodez ; je l’ai vaguement ausculté tout à l’heure, palpation de tout le corps, examen des yeux, de la truffe, des oreilles, des pattes, rien de particulier ; je pense à un bon coup de blues). Mais j’avais fini par me lever et je quittais la terrasse pour aller faire un tour dans le village quand j’ai entendu…

Et ça, c’est forcément le produit de mon imagination ! Mais c’est flippant !

J’ai entendu quelqu’un chanter !

Exactement en même temps, comme une deuxième voix – façon de parler, car c’était la même ! le même timbre, sinon la même mélodie, comme si quelqu’un chantait et parlait simultanément –, disait en moi : Tu le crois, ça ? Non mais tu le crois ?

Expérience affolante !

Voix de femme, d’homme, je n’aurais pas su le dire. Je ne sais même pas si elle s’exprimait en français. Ce qui est sûr c’est que je comprenais ce qu’elle disait, pas ce qu’elle chantait ; je me demande pourtant si ce n’était pas de l’anglais ???

Quant à la source de ce chant, je n’arrivais pas à la déterminer. Ça semblait monter d’une rue proche, mais ça tournait, tournoyait, ça se baladait, ça aurait tout aussi bien pu venir d’une fenêtre au-dessus de ma tête.

Ça a duré quelques minutes, puis ça s’est arrêté. Je suis restée un long moment immobile, à écouter le silence, bien parasité par les battements de mon cœur et le martèlement du sang à mes tempes. J’ai fini par me dire que j’avais juste entendu le murmure du vent, et avec le recul je suis prête à croire à une illusion acoustique, mais comme on en fait peu !!!

Entre-temps le rapace avait disparu. J’ignore s’il avait atteint son objectif.

Je suis allée chercher Titus et nous sommes partis faire un tour dans le village. Je tendais l’oreille, évidemment, mais rien. Pour me convaincre d’une méprise, je faisais valoir l’état particulier où m’avait mise mon rêve. Maintenant je peux le raconter. C’est dommage, je m’en souviens un tout petit peu moins bien que ce matin, mais il faudra s’en contenter !

Je participais à une émission de télévision dont j’étais l’invitée vedette. Je trônais spécialement haut, Titus sur les genoux. Si haut même que je me félicitais de ne pas avoir le vertige. Le journaliste qui m’interrogeait occupait un siège monté sur un pied télescopique. Chaque fois qu’il me posait une question, il s’élevait jusqu’à moi, puis redescendait commenter mes réponses avec le public resté beaucoup plus bas. J’étais angoissée, parce que j’avais complètement oublié pourquoi on m’avait invitée, et j’écoutais d’autant plus attentivement les questions. Je me rappelais alors que je venais de publier un manuel de vie pratique intitulé « La Femme seule », qui avait fait un énorme succès de librairie. Juste à ce moment-là, le journaliste remontait et me disait d’un air cruel : Mais alors, si vous êtes toute seule, votre manuel ne sert à rien ? Et brusquement le décor se ternissait, les personnages devenaient des simulacres de carton puis se volatilisaient comme de la fumée de cigarette, la musique qui avait jusqu’alors baigné tout cela s’éteignait, je me retrouvais perchée en plein ciel sur le rempart de Peyrusse, parmi le bruit du vent et les cris des corneilles, enveloppée par mon rire, mon propre rire, car je trouvais extrêmement drôle ce paradoxe, ce mélange de compétence et d’inutilité, je riais aux larmes, mais bientôt je pleurais pour de bon, je pleurais ! J’étais intarissable ! Et, comme j’essayais de me consoler en me disant que j’avais encore Titus, je me rendais compte qu’il n’était plus sur mes genoux. Je ne voyais qu’une explication à cette disparition : il était tombé, ou il avait sauté dans le vide.

Je me suis réveillée complètement bouleversée, et surtout déchirée entre des sentiments opposés. Heureuse de sortir de cet enfer, secouée encore d’une étrange hilarité par l’absurdité de la situation (maintenant, ça m’amuse, mais pas au point de me faire rire), et la boule au ventre, comme aux pires moments de ma vie ! J’ai pensé « l’humour est la politesse du désespoir », je ne sais plus où j’avais lu ça, ça a tourné un moment dans mon crâne, puis je me suis levée et je me suis occupée de Titus.

Au cours de la journée, les détails de mon rêve ont commencé à s’effacer, malgré mes efforts pour les retenir, mais écrire, je ne pouvais pas avant ce soir. Là, ça va. J’ai fait une grande balade bien épuisante, j’ai eu l’impression que Titus retrouvait un tout petit peu la pêche, à voir. Sensations agréables, l’odeur des pins, les chants d’oiseaux, plein d’écureuils dont un nous a suivis, bondissant d’arbre en arbre comme un petit fou ! Tout en crapahutant j’ai pensé à mon itinéraire, ça m’a redonné confiance, en rentrant j’ai presque eu plaisir à prendre un thé en tirant mes plans, la carte routière étalée devant moi.

Encore un bouquin, mais celui-là n’a aucun rapport, il existe réellement, bien que je ne l’aie jamais lu ni même vu ! C’est Joseph qui m’en avait parlé. Un roman d’un copain à lui. L’histoire d’un type, un aventurier, qui se rend compte à la fin de sa vie qu’en marquant sur une carte du monde les endroits où il est allé et en reliant entre eux les points il obtient l’image d’une énorme godasse. Et toute son existence, tout son passé dont il était si fier devient une farce ridicule. Impossible de me rappeler le titre.

Donc, je regardais la carte et cette fameuse spirale que j’ai l’air de suivre, et j’ai décidé d’aller à Châtellerault.

Quelle raison à ça, en dehors de cette indication que je qualifierais de géométrique ? Peut-être la vague idée que mes enfants, s’ils ont été préservés (comme je continue à l’espérer contre vents et marées !), ont pu être tentés de se rapprocher de leur lieu de naissance. Silly, is’n it ?

Je nous accorde une autre nuit dans notre palace, et demain, on file.

 

(À suivre.)

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