Sauve, 53

Publié le par Louis Racine

Sauve, 53

 

Lundi 28 août 2006

Mieux qu’une face B, c’est le tube de l’été ! Bon, je ne pourrai pas le signer de mon nom celui-là. Duquel alors ? Louis ne s’appelle probablement pas Louis.

Je ne peux pas lui reprocher de ne pas s’être nommé dans l’enregistrement.

À propos de nommer, y a-t-il des mots en français pour dire ce que j’ai ressenti quand j’ai trouvé, posé sur le rebord de cette fontaine, près d’une femme-statue, d’une femme-sirène qui m’avait fait signe, un dictaphone ? Quand j’en ai actionné les touches, tremblant d’espoir, mais aussi de la crainte que l’appareil ne soit endommagé et doive à son inutilité d’avoir été abandonné aux intempéries – si c’était juste un problème de piles, Louis les aurait remplacées –, tremblant donc de l’espoir d’une providentielle étourderie (et joyeuse de constater que les pluies abondantes de ces derniers jours avaient à peine effleuré le petit protégé de la statue) ? Quand, après d’interminables secondes d’un silence qui n’en était pas un, d’un silence hanté, humain, antéhumain, dans ce théâtre de pierre chauffée, entre ces façades attentives, concentrées, sourcilleuses, s’est élevée une voix, la voix de Louis, articulant simplement « nocturne » ? Quand, pas même remise de ce choc, j’ai entendu les premières notes d’un air de piano ? Quand j’ai remarqué – j’ai cru en mourir – que la mélodie en épousait exactement les paroles de ma chanson, différente mais complémentaire de ma mélodie à moi, comme une seconde voix ? Comme si Louis avait mis mes paroles en musique selon la même harmonie ?

Avidement, impoliment, j’ai pressé la touche avance rapide, dans l’espoir d’autres moments vocaux, mais non, rien que cette musique que j’ai écoutée et réécoutée pendant des heures, essayant de me figurer d’après elle le visage du compositeur, car c’est pour moi une évidence, elle est de lui, il ne l’aurait pas présentée ainsi.

Nocturne. C’est bien choisi ! Comme les vitraux de Conques, cette musique éclairera mes jours.

Le dirai-je ? C’est à me repasser ce mot, ces syllabes, prononcées d’une voix à la fois tranquille et émue, faussement neutre, altérée par une sorte de tristesse fondamentale qui n’aurait rien eu à voir avec la situation de Louis – la nôtre –, c’est à me repasser en boucle cette musique-là que j’ai épuisé les piles. Je vais les changer, j’ai programmé ça pour ce matin, mais auparavant je vais finir mon café – et le récit de ma journée d’hier.

Difficile de ne pas considérer ma trouvaille comme une récompense. Il m’en a coûté d’avouer pour Titus. Je me suis mise en danger, j’ai même pris un risque énorme. Je le mesure en me demandant seulement ce qui se serait produit, combien de temps j’aurais tenu si je n’étais pas tombée sur ce dictaphone, sur cet enregistrement, le plus beau cadeau que l’on m’ait fait depuis que mon premier Louis m’a dédicacé du regard un air de jazz qui semblait avoir été créé pour moi.

Une récompense, ou une compensation ?

Car il me reste un tout dernier aveu. L’ultime n’était pas l’ultime. Ça n’en finira donc jamais ?

Dieu sait si je prends soin de mes cahiers. J’ai dit comme ma vie en dépendait. Il aurait dû en aller de même de mon carnet de dessins. Pourtant, un faux mouvement, et le voilà au fond du Ciel. Où j’ai pensé le suivre. Je ne sais pas ce qui m’a retenue, sinon une envie de vivre qui se nourrit d’elle-même. Quand je ne serais plus qu’un souffle, ce souffle suffirait encore à animer ma toute petite forge.

Du reste, la chaîne de ces aveux me fait une bonne carapace. Je ne suis pas devenue la folle que je redoutais. Rien de spécialement délirant dans mon comportement de ce matin. Peu de dérogations à la bienséance. Je n’épiloguerai pas sur mes privautés à l’égard d’une autre statue-fontaine, virile celle-là, ô combien ! qui du reste n’a pas dû laisser Louis indifférent. Pas de traces, il ne manquerait plus que ça ! mais aucun mal non plus à imaginer le compositeur juché sur les reins du mâle et lui labourant les côtes. Incroyable, soit dit en passant, en passante, que les pouvoirs publics aient toléré, que dis-je, subventionné une telle exhibition. Mais c’est très bien ! Pas seulement parce que cela excuse ma petite faiblesse d’hier. Enfin, je ne suis pas allée jusqu’à, non, je ne suis pas allée jusque-là. Pas le premier soir ! Et puis cet Hercule n’a pas l’érection souhaitée.

C’est en remontant vers la collégiale que j'ai remarqué cette belle fontaine monolithe sur une petite place en contrebas de la rue, devant un musée, avec, nonchalamment assise sur la margelle, une jolie fille abritant sous sa cuisse le dictaphone oublié par Louis.

Passé la nuit dans la voiture, sur le parking qui surplombe la chapelle des Pénitents Noirs. Dormi d’une traite jusqu’à huit heures, où j’ai été réveillée par ce rêve :

Je roulais en pleine campagne. La vue portait loin de tous côtés, car j’étais sur une espèce de plateau. À un moment, je voyais une fumée s’élever à l’horizon, tandis qu’un panneau indiquait « Mazac ». Mais j’arrivais à un embranchement, et pour aller vers la fumée il me fallait prendre une route plus étroite. Je m’y engageais et je me mettais à accélérer follement, mon cœur battant à tout rompre, convaincue que quelque chose d’important m’attendait, et surtout que je n’avais pas une seconde à perdre. C’est alors qu’une intersection se présentait, et que je voyais avec horreur un cycliste arriver de la droite. Je klaxonnais frénétiquement, mais je ne produisais qu’une espèce de couinement grêle et lamentable, je faisais vrombir le moteur, je ne comprenais pas que le cycliste ne l’entende pas, je me disais qu’il devait être sourd, il continuait d’avancer tranquillement, si je ne freinais pas j’allais me le payer, moi dans ma Jeep je ne risquais pas grand-chose mais l’urgence d’arriver au but ne m’autorisait pas à tuer ce malheureux, alors je pilais sec, mais ce cycliste était lui-même fait de fumée ou d’une espèce de fibre souple et évanescente, il se dissipait dans l’air, et moi, pestant, fulminant, je repartais à toute vitesse, plus décidée que jamais, la fumée se rapprochait, jouant à cache-cache avec les arbres, les bosquets, les reliefs, enfin au sommet d’une côte je découvrais un vaste paysage et, près d’une maison de maître, un grand bûcher en train de flamber, et sur ce bûcher…

Louis ! je me suis réveillée en hurlant. Hurlement qui s’est en vérité réduit à un borborygme et n’a de toute façon gêné personne.

Quant au cycliste, impossible de me rappeler à qui il me faisait penser. À plusieurs personnes à la fois, me semble-t-il. Rien de net. Tant pis.

Au programme de cette matinée, donc, chercher s’il n’y a pas un Mazac quelque part dans le coin.

Une petite clope pour ponctuer. Nous appellerons cela le point-clope. Moins définitif que le point-barre !

 

J’ai trouvé !

Mazac, c’est Najac. Ce nom que je n’arrête pas de voir partout depuis que je suis ici. Quelle idiote.

Allez, en route ! Je fonce, Louis, je te trouve, et je te sauve !

 

 

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