Sauve, 34

Publié le par Louis Racine

Sauve, 34

Quand elle se réveilla, elle était morte.

Non, n’est-ce pas ? Ce n’est pas possible ?

Et ce que je vis, est-ce que c’est possible ?

De toutes les hypothèses que j’ai envisagées, celle qui me séduit le plus, abstraitement (!), ça reste celle-là : je suis morte. Je me sens si vivante pourtant ! Tout à l’heure, en me promenant entre les tombes, j’ai trébuché, j’ai failli donner de la tête contre une de ces rudes arêtes grises, j’ai eu un sursaut de tout mon corps, un refus de l’accident stupide, pas ça, pas cette blessure idiote, cette mort peut-être, j’ai réussi à éviter le pire, je me suis quand même bien fait mal au poignet, quelle conne, une tombe et je tombe, la formule tournoyait dans mon crâne, et puis aussi m’est venue cette idée plus bête encore : heureusement, personne ne te regarde.

C’est sûr, je n’ai pas cette impression, d’être observée, épiée, et quand bien même, aucun problème, par ailleurs je n’ai jamais eu peur dans les cimetières, au contraire je les ai toujours adorés, j’adore ce calme, je n’ai pas peur non plus des fantômes, si j’osais j’avouerais que je crois à leur existence, depuis toute petite, je l’avais oublié mais je m’en souviens très bien maintenant, je ne connaissais pas l’expression ni la chose mais les fantômes pour moi c’était le service d’ordre, je ne savais pas non plus qu’il pouvait être débordé.

Réjouis-toi, le monde est devenu cimetière ? Eh non ! loin de là, tout est exactement comme avant, c’est juste qu’il manque les gens.

Logiquement, c’est moi qui ne devrais pas être comme avant.

Vivante, donc mortelle, et seule, à peine davantage, bon, rien de changé.

Cette sieste m’a-t-elle rendue plus lucide, plus folle ? Au réveil, j’ai eu cette idée que j’ai hâte de réaliser. Le temps de me procurer le nécessaire, disons demain. Si ça se trouve, c’est jour de marché !

 

Mercredi 28 juin 2006

Vingt-deux heures. Je suis sur les rotules, et l’angoisse me broie dans sa serre glacée.

D’abord, hommage à la bibliothèque municipale. C’est de là, en fait, que tout est parti. Il fallait juste que ça monte au cerveau ! Au rayon CD ils ont un coffret de divers bruitages, dont « Jour de marché », « Bruits de la rue », « Fête foraine », etc.

Alors moi, pas totalement gourde, j’ai commencé par enregistrer sur des cassettes certaines plages qui se trouvaient ensemble sur un même disque. J’ai « emprunté » au supermarché quatre gros lecteurs de cassettes et/ou de CD, les ai bien alimentés en piles et disposés aux quatre coins dun champ de foire ramené à des dimensions plus modestes.

Et j’ai animé les lieux.

En commençant par un magnifique carillon.

Grâce à la fonction repeat ou en allant de temps en temps rembobiner les cassettes j’ai obtenu des effets parfois très convaincants, toujours intéressants, avec toute une combinaison d’options pour le fond, sur lequel se détachait tantôt « Match de foot », tantôt « Course automobile » ou « Village africain », en une grande variété de broderies enchevêtrées. Et moi, au milieu de tout ça, je dansais, je soliloquais, je faisais ma gym, oui, en tee-shirt Le Havre port d’attaches, sans m’interdire de zyeuter de tous les côtés des fois que des curieux se pointent, spécialement Louis, bien sûr.

Louis à qui je dois en partie cette inspiration. Le lecteur de CD abandonné sur la plage du Havre !

Et cette révélation : j’ai surmonté ma phobie des voix humaines !

Les piles ont tenu le coup, la bonne femme aussi, et s’il a fallu plier bagage c’est à cause de la pluie. Ça non plus, ça ne change pas. Eh ! non, il ne peut pas y avoir partout le même climat qu’à Nice.

Mais, pendant deux heures, en fermant les yeux, j’ai pu croire à la fin du cauchemar. Et même, à un moment, il s’est produit un phénomène acoustique complètement fortuit, un genre de résonance, et j’ai cru entendre appeler mon nom. J’ai continué à danser, à tourner sur moi-même, certaine que si je m’étais arrêtée à ce moment-là je serais tombée sans pouvoir me relever.

Le marché battait son plein. Invariable. Les marchés battent son plein. Madame Bartoli, je n’ai pas oublié vos leçons. Je suppose qu’elles m’ont servi. Sûrement pas à être heureuse ! Et aujourd’hui, elles m’aident au mieux à me rappeler qui je suis, mais comme n’importe quel souvenir.

Madame Bartoli, vos brimades, je ne les oublierai jamais. Pas pour les avoir subies, oh non ! Vous avez su faire que jamais je ne m’identifie à vos victimes !

 

Titus a bien apprécié au début, il courait d’un appareil à l’autre en remuant la queue, il faisait de son mieux pour montrer qu’il était content de me voir heureuse, et puis je n’ai plus pensé à lui, et quand il s’est mis à pleuvoir et que j’ai commencé à remballer je me suis aperçue qu’il avait disparu. Et ça c’est hyperflippant ! Il est plus de dix heures, je n’ai pas dîné, en fait je n’ai rien mangé depuis ce matin, j’ai fouillé tout le bourg à la recherche de mon chien, j’ai fini par rentrer la mort dans l’âme en me disant qu’il saurait bien retrouver le chemin de la maison, j’attends toujours !

Titus, mon seul compagnon ! Ne me laisse pas tomber !

Je ne comprends pas ce qui a pu se passer. Si Titus s’était blessé ou avait fait une mauvaise rencontre, il aurait aboyé. Bon, c’est vrai, il y avait du bruit, mais quand même ! J’ai inspecté à fond le foirail, ses abords, tout le village, rien ! Et un chien ce n’est pas comme un chat, ça n’en fait pas qu’à sa tête, enfin pas longtemps, la bouderie de l’autre jour était exceptionnelle, et ne s’est pas traduite par une fugue. Titus m’a toujours obéi au doigt et à l’œil, même si moins bien qu’à mon fils, tiens, c’est curieux.

Je suis en train de me rendre compte de ce que le comportement de Titus a d’étonnant depuis le début de la catastrophe. À aucun moment il n’a paru s’émouvoir de la disparition de Fabien, alors que mon fils et lui étaient très liés !!! On dirait que pour lui il n’a pas cessé d’être là !!!

Et ça, pour le coup, ça m’a énormément aidée ! Qu’est-ce que je serais devenue si j’avais dû supporter le désespoir de Titus !

Presque deux mois pour prendre conscience de cette chose toute simple : je n’ai jamais su m’occuper des gens, leur remonter le moral, je croyais être une mère joyeuse et dévouée et je n’ai toujours pensé qu’à moi en stressant tout le monde !

Pour me rappeler (ou pour accepter de raconter ?) ce moment où j’ai demandé à Titus (c’était le premier jour !) : Où il est Fabien ? Et où je l’ai vu japper gaiement et s’agiter comme si mon fils allait sortir de sa chambre en traînant les pieds. J’ai pensé « Quel con, ce chien ! Nous voilà bien ! » et je n’ai pas eu envie de renouveler l’expérience. Alors qu’il m’a encouragée à jouer la normalité !

C’est tout sauf raisonnable, c’est franchement gratuit, mais je n’arrive pas à ne pas craindre…

Allez, écris-le, que tu as peur que Titus ait disparu à son tour !

Il fait nuit, le ciel est maintenant dégagé, bientôt il se piquera de milliers d’étoiles, la lune encore jeune est sur le point de se coucher, et moi j’ai beau être crevée, je n’ai pas du tout sommeil, je me demande si je ne vais pas retourner en ville, en faisant très attention, bien sûr. Ce serait ballot d’écraser mon chien !

OK j’y vais. Petite doudoune, cigarettes, pistolet, lampe frontale plus torche plus son os-jouet. À plus tard.

 

(À suivre.)

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