Sauve, 35

Publié le par Louis Racine

Sauve, 35

 

Vendredi 30 juin 2006

Intéressante la journée d’hier. Une oscillation permanente.

Je m’étais couchée vaincue par la fatigue et par le chagrin. C’est tout juste si je ne me suis pas laissée tomber sur le perron. J’ai dû faire un énorme effort pour entrer dans la maison, puis pour monter jusqu’à la chambre élue par Louis puis par moi, je me suis affalée sur le lit, il devait être quelque chose comme trois heures du matin, j’étais partie pour une nuit blanche (merveilleux ciel, au fait ; mieux encore que l’autre fois ; plus d’étoiles en une nuit que je ne n’en avais vu de toute ma vie !), pas trace de Titus au village ni sur la route, ni en rentrant, j’ai eu juste le temps d’embrasser la photo de mes enfants et de me dire que j’allais écrire à Fabien, je me suis endormie tout habillée.

Au matin Titus était là.

Je l’ai engueulé ! Mais engueulé ! Aucune idée de ce qu’il a pu faire pendant cette douzaine d’heures où je le cherchais partout ! Ni de pourquoi il n’a pas aboyé. Il était tranquillement couché devant la porte de la maison. Attends ! C’est le chat de Louis qui déteint sur toi ? Rien eu à en tirer, évidemment. Titus ! Ne me refais jamais ce coup-là, hein ?

Pauvre chien ! En plus de la catastrophe, subir sa maîtresse ! Laquelle voit bien tout ce qu’elle lui doit ! S’il me quittait pour de bon !

Une leçon à tirer de tout ça : je suis fragile. Normal, dans ma situation. Fragile et un peu solide quand même : j’avoue, j’ai été tentée de boire un petit coup, mais j’ai résisté !

Autre aveu (hier, je ne pouvais toujours pas) : j’ai eu un grand moment de vrai désarroi. Bon, je raconte.

J’étais descendue de voiture à un endroit moins dégagé et javançais dans la nuit, très concentrée évidemment, fouillant du faisceau de ma lampe la chaussée, les fossés, et repensant à ces dernières semaines avec Titus, en buttant à nouveau contre cette constatation que son comportement à lui n’avait absolument pas changé, et tout s’est mis à tourner autour de moi, et j’ai dû m’asseoir, assez rudement d’ailleurs, au beau milieu de la route !

L’idée qui m’avait traversée l’esprit revenait encore plus forte et m’assaillait de toutes parts. Je me souviens d’avoir crié, étonnée comme mon cri mourait vite et près, ça me faisait comme une prison sur mesures,  que j’aurais transportée, une coquille transparente, invisible, j’ai pensé que j’allais y mourir et je me suis recroquevillée, tandis que cette espèce de cocon se refermait plus étroitement sur moi, alors j’ai réagi, j’ai puisé dans mes réserves les plus profondes et je me suis redressée d’un bond, en criant encore, mais pas du même cri, c’était une révolte, un NON ! qui a jailli jusqu’aux étoiles, en quelques secondes je m’étais fait tout un film et j’avais décidé de détruire le scénario, pas de ça, pas question, non, non, cent fois non !!!

Mais une vraie saleté ce soupçon, j’ai mis un temps fou à m’en débarrasser, il était tellement puissant, tellement persuasif, je me suis exprès saoulée de fatigue à chercher Titus, boire en vérité si je ne l’ai pas fait c’est surtout parce que je redoutais les conséquences, je risquais d’aggraver les choses, j’aurais peut-être le vin triste ? Bon, j’ai pu m’endormir, et hier matin ça allait, surtout que Titus était revenu, mais j’ai encore du mal à le dire, allez, du courage :

J’ai pensé que Titus continuait à les voir. Les autres, les gens, mon fils, tout le monde. Qu’il passait sans problème de ma bulle à la vraie vie. Que pendant son absence il était avec Fabien. C’est ça le film que j’ai imaginé. Scénario d’enfer !

Quand j’ai eu bien épanché ma bile, j’ai empoigné aux oreilles mon Titus terrorisé, aplati comme une carpette au pied du perron, et je lui ai carrément demandé de tout me raconter. Moment inoubliable, je sentais physiquement ma raison vaciller, j’étais sur le point de perdre l’équilibre, tentée de le faire, tentée par le vide, vraiment, du genre rien à perdre, mais pas désespérée, certaine que je pouvais faire le mauvais choix, et le voulant peut-être, et j’ai pensé – jamais je n’avais éprouvé ça, jamais je n’en étais venue à cette réflexion – que quand Clémence a fait sa tentative de suicide ça avait dû ressembler à ça ses pensées, j’étais bien placée pour le savoir, et donc je regardais Titus dans les yeux et j’attendais qu’il me « parle », qu’il me donne un signe, et c’était ça le risque de basculer, je le sentais bien, le risque de basculer dans la fiction, pour de bon, en jouant dans mon film, dont le scénario se précisait peu à peu, implacable, parfait, du bon travail, jouer dans mon film égale par exemple examiner mon chien avec attention, chercher des traces de la vie là-bas, ce là-bas qui devrait être ici, le flairer, pour renifler sur lui le parfum de mon fils, devenir moi-même une sœur de Titus, un animal de la même espèce ou d’une espèce proche, mon Dieu ! je n’ai rien pu écrire hier, tant j’étais travaillée par cette angoisse qui était aussi un désir, en tout cas la possibilité d’une issue, vers quelque chose de pire peut-être, mais rester ici, était-ce ça que je désirais ?

Vers midi, je ne sais comment, j’avais retrouvé un peu d’équilibre, et je me suis livrée à une dernière inspection de la maison. Le but, c’était de trouver enfin un indice quant à la destination de Louis, puisque j’étais décidée à partir dès le lendemain, aujourd’hui, donc. Tant pis si je restais bredouille, je suivrais mon étoile ou mon intuition, quand je relis ces cahiers je me rends bien compte que ce n’est pas la réflexion ou le raisonnement qui m’ont guidée jusqu’à présent ! Ça valait le coup de faire ce dernier tour, je l’ai fait, et j’ai remarqué plein de choses que je n’avais pas encore vues, alors que j’habite cette maison depuis bientôt une semaine !

Comme j’ai changé ! Il y a peu, une telle découverte m’aurait fait trembler des pieds à la tête ! Mais non, je regardais tranquillement ce que j’avais dans la main, et que je venais de ramasser sous une chaise dans la chambre où je dors depuis une semaine. Tiens ! et ça, qu’est-ce que c’est ? Dingue ! Pas vu plus tôt !

Louis a fait des Polaroid. Évidemment ! Où veux-tu qu’il donne ses photos à développer ? En même temps je me disais : la photographie sans électricité, c’est possible, puisque ça l’a été ! C’est juste un peu compliqué. Alors que là, mon Louis, il a eu la bonne idée : le Polaroid ! Comme autrefois ! J’en avais un d’ailleurs, je l’ai toujours, il est resté à Nice, je n’ai pas pensé une seconde à l’emporter, tu parles si j’avais envie de faire des photos ! Et pourtant ce serait utile ; d’ailleurs si je tiens ce journal c’est aussi parce que j’ai le vague sentiment que ça pourrait servir si jamais il s’avère que je suis, mettons, un cas pathologique, genre Madame présente une belle dépression avec genre névrose tirant sur la psychose – entourée de tout un tas de gens qui se demandent ce qui m’arrive, moi murée dans mon délire… Docteur ? Docteur ? Non, non, on n’en sort pas comme ça de cette folie si c’en est une, ou disons que je suis normale ?

Bref, j’écris aussi pour servir la science.

Voilà, ça m’a fait rire, et le rire, c’est ce qu’il y a de plus sûr !

Juste deux choses encore : je vais devoir me contenter d’imaginer ce que Louis a pris en photo. Lui-même, peut-être ? Il n’a pas eu la délicatesse de laisser traîner son portrait. Des vestiges, ça oui !

Et puis pour finir je ne crois pas du tout à cette histoire de chien-navette, pas plus qu’à ma schizophrénie ou je ne sais quoi. Ce n’est pas moi qui ne vais pas bien, qui projette mon mal sur le monde, ce n’est pas moi qui y sème les empreintes de Louis, si différentes des miennes !

Départ dans une heure. Et ce soir, où que je sois, j’écris à Fabien.

 

(À suivre.)

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