Sauve, 39

Publié le par Louis Racine

Sauve, 39

 

Lundi 3 juillet 2006

J’ouvre les volets, je m’étire en geignant d’aise, je contemple le paysage, je baisse les yeux.

Le choc est brutal.

La voiture a disparu.

Je me recouche ? Un mauvais rêve ? Si les choses elles aussi…

Suis-je bien sûre au moins de l’avoir garée là ?

Oui, aucun doute. Là et pas ailleurs. J’y suis retournée avant de me coucher pour aller chercher mon bouquin. Une connerie d’ailleurs, ce roman, mais ça m’aide à m’endormir. Une page suffit ! Le temps que je recolle les morceaux, renoue les fils de l’intrigue, comment pouvait-on écrire – et publier – de telles daubes ? Bref, la voiture était là hier soir, je me revois claquant la portière et me disant comme d’habitude : inutile de fermer à clé !

Je dévale l’escalier, déboule sur l’aire gazonnée devant la maison, l’herbe est fraîche sous mes pieds nus, un peu humide aussi, comme mes yeux, c’est l’air frais plus une certaine détresse, une réaction de gamine. Les salauds ! Et je n’ai rien entendu ! Trop bizarre ! Et Titus qui rapplique, l’air consterné, rien à voir avec le matin de la catastrophe, et pourtant c’en était une ! Il faut croire que celle-ci dépasse la première !

Je reste là comme une idiote, les bras ballants, je regarde la pelouse déserte, le chemin qui descend vers la route, c’est fou qu’« ils » aient réussi à agir sans bruit, ils ont bien dû quand même faire demi-tour en haut, sans démarrer le moteur sûrement (à moins que j’aie le sommeil plus lourd que je ne croyais), ou alors ils sont partis en marche arrière, mais quand même, de nuit, ça me paraît difficile.

Les salauds ! Je n’arrête pas de me dire ça, tout en commençant à percevoir deux choses sans grand rapport l’une avec l’autre mais tout aussi dérangeantes. Il y a un mois j’aurais exulté de me savoir moins seule ! Quand je repense à mon émotion le jour du Nozévet ! Je ne veux pas non plus minimiser ma peur. Mais là, je suis supercontrariée, et pas du tout motivée pour me lancer à la poursuite de ceux qui m’ont clairement mise dans la merde ! J’ai les jambes coupées. Plus envie de rien, juste besoin d’une cigarette. Je monte pesamment chercher mon paquet, et en chemin je me laisse envahir par l’autre idée pénible, à savoir que je suis devenue complètement dépendante d’un Louis qui n’en a rien à foutre de moi et qui peut-être me fuirait si je l’approchais, qui en tout cas objectivement me fuit !!!

J’entre furieuse dans « ma chambre », je ne trouve évidemment pas mes cigarettes, ma colère redouble, d’en avoir conscience ne me calme pas, JE N’AI PLUS AUCUN HUMOUR, PUTAIN ! et au moment où je vais carrément me cracher dessus – j’ai vraiment failli le faire –, je veux dire dans le miroir qui se trouve sur mon passage, le con, la conne ! dis-je, en apercevant derrière moi dans le reflet un bout de fenêtre donnant sur la vallée. Et là, émergeant de la végétation, immédiatement reconnaissable même à cette distance, j’aperçois le toit de ma voiture.

Je me retourne, fonce à la fenêtre.

C’est drôle comme elle a fait ça. À l’endroit où elle a quitté le sentier, elle s’est retrouvée sur un épais tapis d’arbustes sur lequel elle a glissé, assez vite sans doute, jusqu’à se trouver coincée par les frondaisons. Elle est irrécupérable, sauf à tronçonner un à un les arbres qui la retiennent, au risque de la renverser et éventuellement de me la prendre sur le coin de la tronche.

Mais quelle conne ! Oublier de serrer le frein à main ! Ou ne pas le serrer assez, peu importe, je ne sais plus, maintenant.

Le mal est fait.

Et ça va beaucoup mieux !

J’allume tranquillement ma cigarette, descends d’un pas presque guilleret me rendre compte. La voiture a roulé longtemps quand même. Je repère l’endroit où elle a quitté le sentier. La zone où elle s’est échouée est quasiment inaccessible. Je repense au ballon dans les Cévennes. Me voilà privée de moyen de transport. Ça ne m’effraie pas plus que ça. Tellement heureuse de ne pas avoir eu affaire à un mauvais plaisant. D’être seule au monde avec Louis, avoue-le !

Comme tu es bête !

Brusquement, stupeur : pas une seconde je n’ai pensé à lui comme éventuel auteur de cette sale blague.

Ça me déconcerte plus peut-être que tout le reste.

Je m’assieds au bord du chemin, je rêve un moment, je tire mes plans, puis je remonte vers la maison. Titus n’a pas l’air content, mais pas content du tout, et je comprends pourquoi. Il s’inquiète pour les bagages. C’est vrai que ça va être coton à récupérer. Mais on va y arriver ! Enfin, pour l’indispensable, c’est-à-dire trois fois rien !

Tu voulais écrire le matin, profite, ma fille. Tu es coincée là pour un moment. Mais un bon café, des clopes, mon cerveau, on va s’en sortir, hein, Titus !

 

Sauvé ce que j’ai pu. Titus paraît soulagé, mais il demeure tendu, ça me tracasse. Je me demande s’il n’est pas malade.

En retournant à la voiture, j’ai eu comme un accès de gaieté à la voir suspendue en l’air sur son coussin de verdure. C’est là qu’il y aurait eu des Polaroids à faire ! Bon, ce n’est pas le plus important. Je regardais le charmant ruisseau qui serpente au pied de la colline et j’ai vu qu’il menait à d’autres maisons plus bas, tout près de la route. Je n’avais qu’à le longer, ça me ferait une excellente compagnie, et je visiterais tour à tour ces maisons intelligemment situées, jusqu’à ce que je trouve un véhicule qui me convienne.

Je pars, donc, mon baluchon sur l’épaule, Titus sur mes talons (un peu bougon, jouant le jeu a minima), nous marchons un kilomètre peut-être, les fossés débordent de végétation, la chaussée en est rétrécie par endroits, et nous arrivons près d’un ancien moulin transformé en auberge.

C’est là que j’écris ces lignes, sur une énorme meule de pierre devenue table de jardin. Le chant de la rivière tourne dans la cour, fait mine de venir de la route, ça me désoriente et me ravit. Derrière moi la maison me regarde, elle a les yeux ouverts et c’est ce qui m’a tellement réjouie quand j’ai distingué ce détail parmi les arbres ! J’ai ralenti, je me suis même arrêtée pour de bon, Titus a fait de même. Rien ne bougeait. Je gardais les yeux fixés sur la porte d’entrée, dont le volet était rabattu contre la façade. J’étais prête.

J’ai appelé : Louis !

Le cri sonnait pur, naturel, à peine chargé d’appréhension.

Pas de réaction. En même temps je ne voyais aucune voiture. J’ai repris ma progression, Titus aussi.

Arrivée dans la cour, j’ai tout de suite repéré la canette de bière posée sur le perron.

 

(À suivre.)

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