Sauve, 20

Publié le par Louis Racine

Sauve, 20

 

Mercredi 14 juin 2006

J’allais parler de la soirée d’hier et c’est une autre pensée qui s’invite sans prévenir, je la note avant quelle ne senfuie : si je me sens parfois relativement bien, c’est parce que je ne vais plus travailler.

Quelqu’un qui tomberait sur ces cahiers (je viens de dépasser la moitié de celui-ci) s’étonnerait peut-être que je ne parle jamais de mon boulot. Et aujourd’hui c’est à peine si je me souviens de ce que je faisais dans la vie, comme on dit (j’allais écrire : comme on disait, mais je suis désolée, tant que je suis là je peux employer le présent !). Ce n’était pourtant pas rien d’élever seule mes deux enfants, la pension alimentaire n’y aurait jamais suffi, surtout avec Stof qui y mettait plus que de la mauvaise volonté, un véritable acharnement à me, à nous asphyxier, à nous piétiner. Faisant le généreux quand il avait on ne sait comment ou plutôt on sait trop bien ramassé « un paquet de tune » qui s’évaporait dans la semaine, puis prenant plaisir à nous voir tirer la langue.

La seule chose que j’aimais dans ce job c’est qu’il me donnait un peu d’autonomie. Mais je ne regrette ni l’ambiance ni les collègues ni les heures supplémentaires non payées ni le harcèlement pas seulement du côté du patron mais aussi de sa secrétaire ni le suicide de René ni les bonnes copines soi-disant féministes qui disaient dans mon dos que j’étais une pute. Parler ici du boulot, ça ne vaut pas le coup. Ça m’aide juste à prendre conscience que l’autonomie en question je n’en ai pas profité pour moi. Je ne me suis pas fait d’amis au travail, je ne m’en suis pas fait en dehors. Mon meilleur ami je l’ai perdu il y a longtemps dans l’incendie d’un camping en Ardèche. Jacques était plutôt un amant qu’un ami. Il s’entendait mal avec Fabien et ne connaissait pas Clémence, qui l’aurait probablement détesté. Caroline, elle, oui, je peux dire que c’était une amie, la seule ; mais on se fréquentait depuis l’adolescence, on s’est moins vues pendant la période Stof, et pas si souvent que ça depuis, ça dépendait de qui était mon mec de l’époque. En fait, Caroline s’intéressait au moins autant à mes mecs qu’à moi. On avait de belles complicités, mais c’était quand même aussi une rivale. Et redoutable. Avec sa façon bien à elle de jouer ses coups gagnants : l’air de rien, comme par inadvertance, en profitant de ma vraie distraction. La jupe de tennis ! « Ça fait son petit effet ! » Le ricanement de Jacques content de son jeu de mots stupide !

J’ai eu des copines de lycée. Mathilde. Notre relation était ambiguë, y compris sur le plan sexuel. Je quêtais son admiration tout en la jalousant, si belle, si intelligente, si cultivée. Je ne crois pas que je l’intéressais beaucoup. Elle était à mon mariage. Elle a fait la fête avec application, puis elle est rentrée le soir même à Tours. Je ne l’ai jamais revue.

 

Bon, si au final je n’avais pas d’amis, je ne devrais pas trop me plaindre de ma situation actuelle !

Atteint Paris en fin d’après-midi. Itinéraire en dents de scie. En plus j’ai dû m’arrêter une heure pour me reposer les yeux, ou plutôt l’œil gauche. L’autre ne me sert à rien. Il ne me fait plus vraiment mal, mais il me pèse, et j’ai l’impression que je penche la tête en permanence de son côté. Ça doit me donner un petit air interrogateur qui jure avec mon allure de pirate.

Je me suis moins attardée en revanche à examiner d’éventuelles traces du passage de Louis. Ça ne m’a pas empêchée de guetter des signes de présence. J’ai du mal à me convaincre que nous ne sommes que deux au total à avoir été préservés. En même temps, ça expliquerait que nous devions nous rejoindre. En nous courant après, pour l’instant !

Je ne veux pas trop penser à cette bizarrerie, qui donne le vertige. Ce que je sais c’est qu’au pont de Tancarville mon destin a basculé. Qu’est-ce qui se serait passé si je m’étais lancée à la poursuite de cette ombre blanche ? Qui le dira ? Mais l’essentiel est que je l’aie vue ! C’était à quelques secondes près ! J’aurais pu aussi arriver plus tôt. On se serait croisés ! Ou rentrés dedans ! Voilà ce que je ruminais hier soir en contemplant Paris toute grise à mes pieds.

Préservés ? Ou réservés ? Mais pour quel usage ?

Au collège, au lycée surtout, les profs disaient de moi que j’étais réservée. Oui, je savais me tenir. Mais dans ma tête, je ne me tenais pas du tout !

Je me réservais ? Pour qui ? Pour ce photographe qui m’a volé jusqu’au souvenir d’une nuit annulée ? Pour Stof, qui a fait couvercle sur cet abîme ? Pour Louis, maintenant que le couvercle a sauté ?

Je suis restée longtemps sur l’esplanade du Sacré-Cœur. Il y avait encore pas mal de lune, et puis il me semble qu’après six semaines d’éclairage précaire ma vue s’est un peu adaptée à l’obscurité ; ça ne compense pas la perte d’un œil ! Toujours est-il que Paris luisait d’un éclat spécial, presque rassurant, mais trompeur, et anormal, comme un sourire sur les lèvres d’un cadavre.

Que le plus naturel paraisse si artificiel, ça m’a étonnée. Puis j’ai compris que ce qui est humain le reste même quand l’homme n’est plus là, et continue de modifier la lumière qu’il réfléchit, de hanter les ténèbres qui le protègent. Et que la nature, même quand elle semble reprendre ses droits, comme on dit, garde secrètement les traces d’un passé qui nous a faits et qui l’a transformée. Nous étions restés des hommes des cavernes. Aujourd’hui que tout est vestiges autour de moi, je sens qu’il suffit d’allumer un feu pour changer le monde.

J’ai hésité, c’est vrai qu’il aurait été vu de loin. Mais pourquoi serait-ce à moi de me montrer ? J’ai dîné d’un paquet de palmiers et d’une bouteille d’oasis, les pieds dans le vide, l’œil balayant méthodiquement la ville lumière devenue la ville lunaire.

Que feras-tu, me disais-je, si tu vois s’éclairer une fenêtre, monter une flamme en haut d’une tour ?

Et si tu entends un appel ? Une autre voix que la tienne ?

Six semaines sans ce bonheur.

Je me demande si ma voix ne s’est pas modifiée ?!

Mon dernier palmier avalé, très diététique comme repas, je suis restée encore un peu à rêver devant l’horizon sud.

C’est alors que j’ai entendu comme une rumeur de marée montante, et que j’ai vu Titus rappliquer à fond de train vers la voiture, où il a bondi en gémissant.

Ai-je rêvé ? Oh non ! C’était bien pire qu’un cauchemar. À l’image de tant de ces moments que j’ai vécus ces derniers temps.

Des flots de rats ! Grimpant aux flancs de Montmartre, comme des cascades à l’envers, avec des couinements à rendre dingue ! À l’abri dans ma voiture, où je m’étais rabattue en vitesse, in extremis ! avec Titus, je savais que je ne risquais pas grand-chose. Évidemment ils pouvaient bouffer les pneus, mais pourquoi spécialement les miens ? Il n’avaient pas dû épuiser les stocks. Non, ce n’est pas de caoutchouc qu’ils étaient en manque.

Très honnêtement, tout le temps qu’a duré l’assaut, j’ai à peine eu peur. Je pensais à toutes ces femmes – et à tous ces hommes ! – qui auraient tourné de l’œil à ma place, ça m’a ragaillardie !

Bon, j’ai quand même apprécié le reflux des bestioles. Le calme est revenu progressivement. J’ai aéré la voiture, où je n’avais pas pu m’empêcher de fumer, et j’ai dormi.

Ce matin, rien de changé. Il fait jour, mais il fait vide. Même les pigeons ne semblent plus y croire. On dirait des prisonniers qui n’arrivent pas à quitter leur camp après la libération.

Retourner à l’état sauvage, retourner à l’humanité. Et moi, je retourne à quoi ?

 

(À suivre.)

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