Sauve, 14

Publié le par Louis Racine

Sauve, 14

J’ai pris la décision qui s’imposait : passer désormais de vraies nuits dans de vrais lits, quitte à cambrioler chaque jour un nouveau domicile. Cette activité plus la recherche de nourriture suffiront amplement à occuper mes journées.

La forêt de pins, en revanche, c’est fini.

Je n’y suis pour rien, enfin j’espère. Je ne parviens pas à me tranquilliser tout à fait sur ce point. J’ai beau me dire que le départ de l’incendie ne se trouvait pas vraiment à l’endroit de mon dernier campement, j’ai peur que le vent ait transporté ailleurs une brindille mal éteinte…

Il n’était pas loin de midi, j’étais face à la mer, à guetter de mon œil intact l’apparition d’un navire (je reste persuadée qu’il peut encore se produire des naufrages ou des échouages avec pour conséquences de terribles pollutions), quand le danger s’est manifesté dans mon dos.

Le feu avait déjà bien progressé. Heureusement, poussé par la brise venant de la mer, il avançait vers l’intérieur des terres. N’empêche que les premières flammes étaient à moins de cinq cents mètres. En un instant, j’ai compris ce que je risquais à demeurer là. Si le vent tournait, j’allais me trouver bloquée sur la plage. En plus, c’était marée haute. J’avais juste le temps de regagner ma voiture et de filer. Titus avait compris lui aussi, et il n’a pas traîné. J’ai donc réussi à nous tirer de là, mais il était temps. À un moment, il a même fallu passer entre deux murs de flammes ! Le feu avait franchi la route !

Sans hésiter, j’ai gagné le marais. À Beauvoir, j’ai fait une courte halte pour observer le pays derrière moi. Pas de flammes, mais de longues traînées noires au bas du ciel.

J’ignore l’étendue des dégâts à l’heure où j’écris. La vision de la forêt en feu ne m’a pas quittée. Il faut dire que j’ai perdu un ami dans l’incendie d’une pinède, autrefois.

Hier soir avant de me coucher j’ai bien examiné l’horizon sud. Rien à signaler, aucun rougeoiement, aucun obscurcissement suspect. Ce matin, ciel dégagé, pas la moindre trace de fumée.

Et toujours aucune âme qui vive.

Une idée m’est venue : vérifier si le phénomène de la disparition a touché les îles. Pas très rationnel, mais au point où j’en suis… Donc, aujourd’hui, je vais explorer Noirmoutier.

 

Samedi 3 juin 2006

Comme chaque fois que je traverse une agglomération, j’ai klaxonné sans arrêt, dans toute l’île.

Il ne s’agit pas seulement de signaler ma présence à d’éventuels semblables, mais de faire fuir les chiens. J’en ai toujours une peur bleue. Hier matin, dans le marais, j’ai aperçu loin devant moi ce qui ressemblait à une meute traversant la route. Je me suis arrêtée, le cœur battant. Puis j’ai vu que ce n’étaient pas des chiens. Je me suis approchée : des ragondins en pagaille !

Il y a une autre chose que j’aurais sûrement sous-estimée si j’avais dû imaginer mon environnement présent, c’est la rapidité avec laquelle la nature a repris ses droits. J’avais déjà constaté le phénomène dans le parc d’Arcachon. Privés de jardiniers depuis un mois, les jardins se lâchent. Et sur les trottoirs, entre les pavés, dans les angles, dans les plis, dans les rides des villes commencent à poindre des touffes d’herbe ou des plantes plus inattendues.

Le comportement de ces ragondins n’a peut-être aucun rapport avec la catastrophe – ou il en annonce une nouvelle ??? Mais je me dis que la disparition de l’homme ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur la vie sauvage. Par exemple, sans chasseurs, les sangliers vont proliférer ! L’idée de l’Aveyron, décidément, est à revoir… Ou alors il faudrait que je me mette à chasser ? Et que j’apprenne à dépecer le gibier ??? Merci bien ! Je préfère me passer de viande !

Mais peut-être aussi que de nouveaux prédateurs vont entrer dans la danse… ou y revenir ! J’y pense soudain : les loups ! Il y a quelques années, avec les enfants, nous avons visité une réserve, en Lozère, je crois, les Loups du Gévaudan. Ces animaux captifs doivent être tous morts à l’heure qu’il est… On dit qu’ils ne se mangent pas entre eux ; même poussés par la nécessité ? Et si elle leur a inspiré le moyen de s’enfuir ?

Conclusion : il FAUT que je me procure des armes. Et que j’apprenne à m’en servir. Et que je ne m’en serve qu’à bon escient. Mon Dieu, évitez-moi tout accident de chasse !

 

Le truc du klaxon a un côté assez comique, parce que je me fais l’effet d’un noceur ou d’un supporter de foot et que les mariages et les sports d’équipe ne sont plus guère d’actualité. J’avais pensé aussi à installer un haut-parleur sur le toit de la voiture, façon annonce de cirque ! On peut faire sans. Je continue quand même à chercher un mégaphone pour les balades à pied.

Passé la nuit sur l’île, dans un hôtel très confortable malgré l’absence d’eau. Boire est un problème, évidemment (je ne parle pas de la bonne bouteille que je suis allée me choisir dans la cave et que j’ai pratiquement toute bue ! mais ça devait être du bon, car ce matin, aucun malaise ; Jacques me l’a souvent dit : le plus important c’est d’éviter les mélanges), l’hygiène en est un autre. Je me lave à l’eau potable froide. Ça peut aller à la rigueur. De temps en temps (rarement) je me paie un bain chaud, ce qui suppose que j’aie du gaz et de l’eau, les deux en bouteilles, bien sûr, mais elles ne manquent pas. J’avais tendance à trouver ridicules ces bonbonnes de cinq litres récemment apparues dans les supermarchés, mais dans ma situation j’adore ! Plus souvent je me paye une douche, grâce à un dispositif de camping tout simple. C’est d’une pertinence parfaite : il fait chaud, on a envie de se rafraîchir, on laisse tiédir au soleil le sac et le tuyau, et hop, une douche ! L’hiver, il ne faudra pas y compter.

J’ai peu à peu abandonné mes scrupules concernant ma consommation. Je pille maintenant sans vergogne. Plus ça va, plus je pense que personne ne me demandera jamais de comptes. Ce qui ne veut pas dire que je désespère de rencontrer des semblables ! Je suppose seulement que, comme leur nom l’indique, ils auront fait comme moi !

Je n’ai pas renoncé non plus à l’hygiène, donc, et je continue de me maquiller tous les jours. Parfois, je me parfume. Demain, tiens.

Là où j’ai des craintes, c’est pour mes cheveux. Ils faisaient un peu ma fierté. J’avoue que j’en prends moins soin, et que certains jours c’est n’importe quoi. J’invente des coiffures improbables, à coups de pinces, d’épingles ou de chouchous, mais ça ne saurait durer longtemps, fillette fillette. Il va bien falloir les couper.

Je retarde le plus possible ce moment.

Cela fera un mois demain que je me suis retrouvée seule un matin. Ce qui s’appelle être en reste. Être seule, c’est être de trop ! Dieu merci, j’ai Titus !

Je vais reprendre la route. Je suis tentée par le Finistère. Encore une hypothèse pas très rationnelle, mais je me dis qu’un lieu limite a peut-être plus de chance d’abriter des rescapés.

Bien que Nice ne puisse pas vraiment être considérée comme un lieu limite.

Peu importe, ça me fait une destination, un projet, ça maintient l’espérance. Et puis j’ai réussi à franchir la Loire (j’ai dû remonter jusqu’à Angers), ce n’est pas pour battre en retraite. Je suis partagée quand même. Paris ? Statistiquement, j’y ai plus de chances, mais je veux d’abord vérifier mon hypothèse bretonne.

Un peu d’inquiétude quand même pour mon œil. J’ai de temps en temps des élancements très douloureux, qui vont jusqu’à me causer des espèces de vertiges, je n’ai pas encore perdu connaissance, mais je ne peux pas exclure cette éventualité, en tout cas je ne vois pratiquement plus rien de cet œil-là.

C’est sans doute ce qui m’a empêchée de me rendre compte que Titus lui aussi s’était blessé, en se débattant dans ce buisson, j’imagine, donc mercredi dernier. Il a une vilaine plaie, qui sent mauvais. J’ai essayé de le soigner, mais il ne se laisse pas faire ! et je ne voudrais surtout pas qu’il s’enfuie ! Comme je l’écrivais hier, sa présence n’est pas un luxe.

Curieuse coïncidence, toutes ces histoires de couples défaits ou menacés !

 

(À suivre.)

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