Sauve, 37

Publié le par Louis Racine

Sauve, 37

 

Samedi 1er juillet 2006

Que le monde est beau ! Et quel dommage d’être seule à en être émue !

Pleuré de bonheur devant le lent ballet des brumes matinales dans la vallée. Repéré un village perché où j’aurais dû passer la nuit. Tant pis. De toute façon j’avance.

J’approche du point critique, de l’embranchement décisif. Je ne sais toujours pas quoi faire. Au pire je tirerai à pile ou face. Il faut bien que les pièces de monnaie servent encore à quelque chose.

Bon, ça peut faire tournevis également.    

 

Pas eu besoin. Ce fut Saint-Flour. Donc Toulouse.

J’étais en train de définir la règle, Face pour Saint-Flour, Pile pour Montpellier, quand j’ai réalisé que face commence comme Fabien et finit comme Clémence ! Pile ne ressemble à rien.

J’étais bien embêtée. Heureusement j’ai reçu un signe ! Comme dans les légendes ! Un grand vol d’oiseaux qui m’indiquait l’ouest ! Je n’ai pas réfléchi davantage, j’ai quitté l’autoroute.

Depuis la barrière de péage tronçonnée, je vais jeter un œil à chaque sortie. Mais en général il n’est pas nécessaire de s’ouvrir un passage, il y a moyen de se faufiler sur les côtés. Une fois l’inspection terminée, je rejoins l’autoroute, en reprenant la bretelle à contresens, et j’ai beau y être habituée, depuis le temps, j’ai toujours une appréhension ! Ces longues courbes étroites souvent dépourvues de visibilité me stressent encore !

Bon, aucun indice à la sortie Saint-Flour, mais ma décision était prise.

 

Bien roulé jusqu’à Chaudes-Aigues. Brève halte, mangé un morceau. Toujours aucune trace de Louis.

Je rigole, parce que je commence à connaître mon bonhomme et que ça ne m’étonnerait pas que je tombe sur son dernier gîte juste après son départ ! Ça fait déjà deux fois !

Je ne sais pas ce que j’ai aujourd’hui, une vraie gamine ! J’ai même réussi à écouter des chansons jusqu’au bout, à fredonner en même temps… Je crois que je n’avais pas chanté depuis des mois. Pas depuis la disparition, j’en suis sûre. J’hésite à employer le verbe chanter, mais après tout qu’est-ce que ça fait ?

Peut-être la réapparition / l’apparition est-elle proche ???

Je n’aurais pas dû écrire ça.

Mais si, j’assume ! Au diable les superstitions, toute cette censure, toute cette trouille !

D’autant plus que…

Oui, c’est facile après coup. Je reconnais ! Comme je n’ai eu aucun mal à reconnaître…

Là quand même du mal j’en ai à écrire, ma main tremble trop.

J’ai déjà dit que je n’aimais pas jouer – avant que le jeu occupe toute ma vie, que toute ma vie devienne un jeu. Ce que je n’ai pas formulé précisément, mais ça me paraissait évident, c’est que les sensations que j’éprouve à jouer ainsi me rappellent mes amours d’autrefois. C’est comme si j’étais devenue amoureuse de la vie. Et, Louis y étant pour quelque chose, il m’arrive de me dire qu’il joue lui aussi. Cependant je ne voudrais pas être son jouet. Je sentirais là un déséquilibre inacceptable, une injustice, je n’aimerais pas ça. Je voudrais être une partenaire. Si ça se trouve, et c’est même le plus probable, Louis ignore tout de moi. Tout montre qu’il a perdu l’espoir, et j’espère qu’il n’a pas perdu la raison. Mais je ne crois pas qu’il sème volontairement des indices à mon intention. Je crois plutôt qu’il est paumé, et qu’à part quelques repères qu’il a et quelques points de chute plus ou moins familiers il s’est lancé dans une fuite en avant qui ne prendra fin que quand nous nous serons rencontrés. Le déséquilibre alors change de sens. Parce que moi, je le connais, le mec ! Et depuis longtemps ! Je le connaissais !

Indirectement.

J’en viens à cet après-midi.

À ces traces révélatrices entre toutes.

J’ai un peu changé de méthode. J’avance plus vite, quand la voie est libre, bien sûr, et en faisant très attention aux obstacles. Mais je commence à savoir quoi chercher. Essentiellement des haltes, en partant du principe que Louis ne s’arrête pas n’importe où au hasard. Quand je repère un coin pique-nique sympa, je ralentis, m’attendant à le trouver attablé là, à l’ombre, avec son chat, prêt à partager une fillette de rosé avec la fille Alice. Je rigole. Mais donc j’ai gagné en mobilité.

J’arrive à Laguiole, et là, intuition ou pas, je vais droit à l’église, qui domine tout le pays. Je me dis : si Louis est passé par là, il ne peut pas avoir négligé ce point stratégique.

Bingo !

J’ai même le menu : cassoulet, arrosé de marcillac. Monsieur consomme local !

Il a allumé un feu, pour le plaisir sans doute. Ça pourrait remonter à une semaine, peu de temps donc après son départ de Montmarault.

J’étais tellement heureuse que j’ai ri et dansé pendant… un certain temps. C’était mon feu de joie à moi. Ou mon feu d’artifice !

C’est décidé, je vais passer la nuit ici.   

Après mes enthousiasmes, il a fallu revenir à la raison, reprendre mes esprits. Et négocier avec cette peur que je commence à connaître elle aussi, celle de laisser échapper ma chance. Je me rassure comme je peux, et j’y arrive finalement assez bien. Tantôt l’angoisse reprend le dessus, je me traite de tous les noms, toujours à la traîne, traînée, va ! Tantôt – plus souvent ! – je refuse de croire que je ne vais pas finir par rejoindre Louis. J’en suis même tellement convaincue que je me soupçonnerais presque de retarder ce moment.

De fait, ce type et moi, on ne se quitte plus ! En tout cas, moi, je ne le lâche pas !

 

(À suivre.)

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