Sauve, 7

Publié le par Louis Racine

Sauve, 7

 

Mercredi (avant-hier), le départ !

Je pars à l’aube, en cachant les clés de la maison à l’endroit habituel, puisque Fabien n’a pas les siennes sur lui. Ce sont elles d’ailleurs que je laisse.

Je laisse aussi, sur la table de la cuisine, une lettre où je détaille mon programme.

En la rédigeant, la veille au soir, je me suis aperçue de certains oublis dans mes préparatifs. C’est décidément très utile d’écrire !

Un oubli incroyable (où ai-je la tête ?) : l’eau ! Du coup, je suis allée en chercher au supermarché : quatre bonbonnes de cinq litres (dont une qui doit rester à la maison, pour le cas où y viendraient des visiteurs), et une dizaine de packs de petites bouteilles de diverses contenances. Au total, j’emporte plus de quarante litres.

(Quatrième anecdote : le crash)

Voyage éprouvant. J’ai roulé une centaine de kilomètres quand le moteur se met à fumer ! Ce n’est pas le moment ! Je m’arrête, je regarde : rien. Ça sent le brûlé, pourtant. J’attends une demi-heure, je repars : tout semble normal. Mais l’anxiété ne me quittera pas de la matinée. Aujourd’hui encore je ne comprends pas ce qui a pu se passer.

L’anxiété, mais surtout un genre de colère que je connais bien. Je me suis débrouillée comme un manche. J’aurais dû prendre une autre voiture. C’était l’occasion ou jamais d’en changer ! Rien qu’un break, tiens, c’est plus spacieux, j’aurais peut-être même pu me passer de remorque.

Et puis non, trop facile ! J’ai déjà honte des libertés que j’ai prises avec les Anteaume. C’est clair, je les ai volés !

Brusquement, j’ai les tripes qui se nouent : le hamster ! Je l’ai complètement oublié. Mais voilà que ça me donne le fou-rire. Allons, je tiens le coup !

Les scènes déprimantes se multiplient. J’avais vu à Nice, et sur le chemin de lItalie, beaucoup de voitures comme abandonnées, accidentées ou non, certaines en très sale état, mais ce qui m’attendait sur l’autoroute est d’une autre ampleur ! À certains endroits, la chaussée est totalement impraticable, non seulement à cause de carcasses de voitures, de camions ou de cars enchevêtrées, voire amoncelées, et calcinées, mais parce que le bitume a fondu et s’est déformé dans l’incendie, parfois dans les deux sens de circulation, si bien que je suis obligée de faire de ces crochets ! Je finis par sortir de l’autoroute, surtout à cause des tunnels, pour la plupart obstrués, mais sur les petites routes ce n’est pas beaucoup mieux, car le moindre pont enjambant la chaussée peut devenir un mur infranchissable.

J’arrive tant bien que mal à garder le cap.

Je réussis à passer le Rhône à Tarascon ! J’avais peur de devoir monter beaucoup plus au nord avant de trouver un pont suffisamment dégagé.

Entre Quissac et Sauve (ce nom me frappe, évidemment), j’ai une vision qui dépasse en horreur toutes les précédentes. Ça commence par un obstacle pas tellement volumineux mais dont la forme bizarre m’oblige à m’arrêter. Je m’approche avec précaution. Qu’est-ce que c’est que ça ? Je regarde autour de moi et je comprends : à une centaine de mètres de la route, un village a été entièrement ravagé par un incendie. Ce que j’ai à mes pieds, c’est un débris de carcasse d’avion, un gros avion certainement, genre long courrier, qui a dû s’écraser sur le village. Un peu partout je remarque d’autres débris. Je n’ai jamais rien vu d’aussi saisissant.

Comme d’habitude (habitude fraîchement acquise, mais qui va être difficile à perdre !), je me pose la question de ce que sont devenus tous ces gens, qui semblent s’être volatilisés d’un seul coup. Cela veut-il dire qu’ils ont été soustraits à la mort ?

L’idée m’a bien traversée un moment que c’était peut-être moi la morte... Mais je me sens si vivante ! Et Titus n’a pas l’air d’en douter !

Je reprends la route. À tout moment je m’attends au pire. J’ai la flemme de réfléchir à toutes les conséquences prévisibles de la catastrophe, si elle est générale, du genre me trouver soudain nez à nez avec une locomotive sortie de ses rails. On verra bien.

Pour m’aider à garder le moral, j’avais pensé écouter quelques CD. Mais je n’ai pas supporté d’entendre une voix humaine. Je ne m’étais pas attendue à un tel choc. Il va falloir que je m’y prépare, pour le cas où. Je me suis rabattue sur un disque de musique instrumentale. Pas mieux : je n’arrivais pas à oublier les interprètes, à me détacher de la sensation de leur présence, une présence illusoire cependant. C’est d’une présence réelle que j’ai besoin. C’est elle que j’espère, et je n’ai pas besoin d’artifices pour entretenir ce besoin.

Je viens de comprendre en écrivant ces lignes pourquoi je n’aime plus rêver. Les gens qui peuplent mes rêves sont tellement plus réels et plus présents que les vagues simulacres qui dans mon souvenir remplacent les absents ! J’ai peur, je crois, de devenir folle, ou de vouloir m’endormir pour toujours.

Nombreuses traces de vie animale tout au long du voyage, notamment dans les zones boisées. C’est miracle que j’aie réussi à éviter tous ces chevreuils ou ces sangliers suicidaires. Du côté d’Anduze, aperçu au loin une meute de chiens. Je revois ma position sur les armes : il va peut-être falloir que je songe à ma protection et à celle de mon nouveau domaine.

Alice au pays des horreurs.

Avec tous les détours que j’ai dû faire, ce n’est qu’en fin d’après-midi que j’atteins ma destination, assez fière de moi quand même d’avoir retrouvé l’endroit vingt ans après ! Mais je vais devoir remettre à demain une bonne partie de mon inspection. Tout de suite, je veux m’occuper des chèvres et des poules. Je suis le premier être humain qu’elles auront vu depuis plus d’une semaine.

C’est à hurler.

Rien que la puanteur.

Je suis anéantie.

 

(À suivre.)

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