Sauve, 52

Publié le par Louis Racine

Sauve, 52

 

Dimanche 27 août 2006

Attendre Villefranche ? Mon cul ! Mon œil !

Douze jours que je n’ai pas ouvert ce cahier. Je n’ai pas non plus dessiné. Je n’ai pas joué de guitare. Qu’ai-je fait ?

J’ai merdé.

J’ai eu mal aux dents, ça m’a un peu fait flipper, plus peut-être que « mon œil ». Et puis c’est passé.

J’ai tourné en rond. Je n’arrivais pas à me décider. J’ai quitté Conques, puis j’y suis retournée, parce que j’avais cru voir bouger quelque chose dans mon rétroviseur. Demi-tour façon thriller, toute la gomme, dérapage dans un virage un peu serré, j’ai failli quitter la route, basculer dans un ravin ! Hum ! Tout ça pour rien, évidemment.

Alors que mon projet Villefranche était bien arrêté, c’est moi qui me suis trouvée arrêtée ! Non par une entorse (oublié, tout ça, je gambade !), mais par une énorme flemme.

Quoi ! Je devrais me sentir libre comme l’air, l’élucidation cévenole aurait dû me regonfler à bloc, me donner des ailes, je devrais être au volant de ma Jeep et, maquillée, pimpante, foncer vers le sud ! Sûre d’y être bien reçue !

Oh ! j’ai bougé. Je suis allée çà et là, et puis çà, et encore là, j’ai gyrovagué, comme disait Jacques. La faute à Louis ! C’est de le savoir par là (ou par çà ?) qui me retient et me propulse et me retient de nouveau, c’est l’élastique au bout duquel je m’agite, bestiole inepte, inerte ?

Mais comment le regretter ? Je suis allée à Pech-Merle. J’ai vu que Louis y avait dormi. Il a passé la nuit dans la grotte, parmi les peintures rupestres ! Génial ! Quand j’ai trouvé les restes de son feu je me suis prise à rêver que nous étions revenus aux temps préhistoriques. J’ai fermé les yeux, dans l’espoir de les rouvrir sur mon lièvre vêtu d’une peau d’ours.

Je n’en peux plus de tous ces fantasmes.

De ma liberté qui n’en est pas une, puisque, ou bien je ne sais quoi en faire, ou bien je sens que quoi que j’en fasse j’arriverai où je dois arriver.

L’envie me vient parfois de tout plaquer pour, vêtue comme un sac, foncer vers le nord !

Mais qui me garantira contre la surprise d’y trouver vous savez qui ? 

Et Titus dans tout ça, me direz-vous ?

Oui, ce « vous » vous agace par sa dissonance, mais je l’ai perçu dès le début, même si cela fait peu de temps que je peux le formuler (je ne suis pas une intellectuelle !), vous êtes là, nécessairement ! Si ce texte existe – oh ! comme il existe –, c’est que vous existez aussi. C’est toute la différence avec des paroles que personne n’entend, et il y en a ! Il y en avait, devrais-je dire ! Et des écrivains, heureusement, pour leur donner une autre vie, plus durable. La littérature n’est faite que de ça, de paroles qui n’ont pas été entendues.

Cette autre chose aussi que j’ai comprise en écrivant, et en me relisant : ce que j’écris est la suite de ce que j’ai écrit. Point-barre. Je parlais d’ordonner mon récit des Cévennes, je vois bien que l’ordre en question n’a rien de chronologique ni de logique. Je me suis fait chier pendant des années à ordonner les choses, sans comprendre qu’elles s’ordonnaient d’elles-mêmes. Je pense maintenant que quelqu’un qui n’avait pas d’ordre du tout était parfaitement à sa place dans l’ordre universel. Celui-là, évidemment, on ne va pas le nier. On ne nie pas le cosmos. On peut juste allumer un briquet sous la lune, et c’est très beau. Plus beau que sous le soleil. Là, ce n’est plus de la beauté, c’est de la gloriole.

Et Titus, donc ? Eh bien justement, Titus ! Ça pouvait attendre Villefranche ! Ça pouvait attendre longtemps ! Vous parlez si j’avais hâte de m’y rendre à cette audience ! J’ai pris par le plus long ! Je suis allée à Cordes-sur-Ciel ! Le Ciel est un cours d’eau ! Village magnifique. À Laguépie, petite appréhension, faut plus me parler de guêpes, cru voir des signes du passage de Louis, ça devient banal ! Retour par Saint-Antonin-Noble-Val, des tas d’endroits charmants, des tas de boucles, de circonvolutions, autour de Villefranche, de l’ultime aveu.

J’ai merdé, mais c’est fini. Villefranche, j’y dormirai ce soir peut-être, mais attendre/atteindre j’en ai soupé, Villefranche est là où je le décide.

Titus n’a jamais existé ?

Vous y allez trop fort ! Cependant je rends hommage à votre sagacité. Vous voyez que vous êtes là ! Pauvre chien ! Non, il m’a bel et bien accompagnée un beau et bon moment, puis… Exact : Montmarault. C’est là qu’il m’a quittée. Vous m’êtes témoin (vous m’êtes lecteur) que j’ai tout fait pour le retrouver. Tout, vraiment ? Vous cherchez la petite bête, vous me reprochez de n’avoir pas assez cherché la mienne !

OK, j’ai simulé ! Depuis Montmarault je simule, et merde ! Je n’ai pas simulé pour mon œil ! J’aimerais pouvoir dire que je n’ai jamais eu de chien, mais c’est faux ! Tout ce que j’espère c’est qu’il a eu une belle mort ! Je peux le dire maintenant, je suis remontée jusqu’à Montmarault ! Je me suis retapé l’autoroute et ses cauchemars de tôle, j’ai dormi dans le cimetière, j’ai rodé toute une nuit dans Espalion livrée aux chats et aux rats, voilà ce que j’ai fait pendant ces douze jours ! Trop tard, vous croyez ? Je  n’aurais jamais dû quitter Montmarault ? Pour y crever de l’absence ET de mon chien ET de Louis ? Parmi les petites culottes taille quatorze ans souillées de sperme et les cadavres de souris et de pies ?

Titus m’a lâchée ! Ou un habile prédateur me l’a bouffé ! Tout ce que je peux jurer c’est que je ne suis pas comme ces mères qui crient au loup quand elles ont massacré leur enfant ou l’ont laissé faire par leur mec ! S’ils ne s’y sont pas mis à deux ! Sans parler de la grand-mère ou des voisins ! Titus je ne l’ai pas tué ! Je m’en suis toujours très bien occupée ! Tout le monde vous le dira ! Ce n’est pas comme mes gamins ! Tout le monde ne vous le dira pas ! Il n’y a plus personne d’ailleurs ! Que vous !

OK, maintenant je peux aller à Villefranche.

 

(À suivre.)

Publié dans Sauve

Commenter cet article