Sauve, 16

Publié le par Louis Racine

Sauve, 16

 

Jeudi 8 juin 2006

La nuit porte conseil.

Enfin c’est ce rêve. Pas étonnant en soi, mais d’une très grande force de conviction. Encore maintenant je dois faire un effort pour me persuader que ça n’a pas eu lieu, ou pas dans la réalité, je veux dire la réalité concrète.

Je me réveillais en pleine nuit. Un grand feu brillait sur les hauteurs du Havre. On l’entendait gronder d’ici. Tout excitée, je descendais de voiture, pour allumer à mon tour un feu, répondre à ce signal, mais je ne trouvais rien à brûler, et quand enfin je me décidais à sacrifier la voiture, mon briquet m’échappait des mains et tombait à travers une grille que je n’avais pas vue. Je me penchais et, tout au fond d’une sorte de puits, loin, très loin, j’apercevais un visage, effrayant, blafard ; « Tiens, disais-je tout haut comme pour me rassurer, un mort vivant » ; et j’entendais un appel, mais très lointain, et je me rendais compte qu’il venait d’en face, où le feu était maintenant éteint ; je voyais alors avec horreur la grille se soulever et une main osseuse chercher à m’attraper la jambe.

Je me suis réveillée pour de bon, en hurlant. Titus n’a pas réagi. Couché à côté de moi, il ronflait. C’est ce que j’avais pris pour le grondement du brasier.

Le jour se levait. J’ai mis un moment à reprendre mes esprits, puis j’ai réfléchi. Je n’ai jamais vraiment cru aux prémonitions, mais c’est sans doute faute d’expérience. J’ai du mal à ne pas voir dans ce rêve une invitation à traverser l’estuaire et à aller faire un tour au Havre. Je crois que je vais me laisser tenter.

J’ai passé une bonne heure à inspecter aux jumelles les hauteurs de la ville ou les terrasses des tours, tous les lieux susceptibles d’accueillir un phare de fortune. Je n’ai rien remarqué de particulier. Mais je préfère aller me rendre compte sur place.

Ça m’amuse, cette histoire de jumelles, alors qu’une lunette suffirait ! Très pirate, décidément !

Après le petit déjeuner, cap vers l’est, jusqu’à trouver un passage. À Tancarville, peut-être. Je n’ai pas l’intention de traverser en bateau. Trop compliqué, trop risqué. Bon, s’il n’y a pas d’autre moyen, on avisera.

 

Vendredi 9 juin 2006

Comme j’ai bien fait !

En même temps, je suis très perplexe.

Disons que ça dépend des moments. Je passe du découragement à l’enthousiasme, mais globalement c’est quand même l’optimisme qui l’emporte.

Mêlé d’un peu d’inquiétude.

Ma main tremble, je suis encore sous le choc.

Voici comment les choses se sont passées.

Hier donc je décide de m’en tenir à mon projet initial. Destination Le Havre, en espérant trouver vite un passage. Sinon, tant pis. Mais c’est curieux, j’ai plutôt confiance. J’arrive aux abords de Tancarville, je m’arrête pour observer le pont aux jumelles. Surprise, tout a l’air normal, à part la rambarde crevée en deux endroits, par des camions j’imagine, apparemment le courant les a submergés ou emportés, aucune carcasse visible. Là-dessus un petit soleil quasi estival, je le sens bien ce voyage.

Titus a profité de la halte pour se dégourdir les pattes. Juste comme je me rassois au volant, il me semble apercevoir au loin le toit d’une voiture qui venant du pont s’engage sur la bretelle de l’autoroute vers l’est. Le temps de reprendre les jumelles, elle a disparu. Je suis folle de dépit. La voiture, si voiture il y a, est beaucoup trop loin pour que je songe à la rattraper, deux kilomètres au moins, la tentation est forte pourtant. Mais peut-être aussi que j’ai été abusée par un reflet du soleil sur le pare-brise. Je refais le mouvement de me rasseoir au volant. Effectivement, ça peut être une illusion d’optique. En plus, avec mon œil qui n’y voit pas, et l’autre où peuvent se balader des corps flottants… Bref, j’hésite, tout en sachant que si j’ai une chance à saisir il faudrait au contraire que je me décide rapidement ! Non, trop tard, je me dis, tu vas foncer comme une fada en prenant trop de risques et au final tu vas te retrouver le bec dans l’eau, si tu n’y laisses pas la peau, tout ça à cause d’un mirage.

Et puis j’ai pensé : peut-être qu’il y a de la vie humaine là-bas au Havre. Ça a plutôt renforcé mon idée première. J’ai donc laissé tombé l’ombre pour la proie… ou pour une autre ombre !

Trajet sans histoire, en un mois l’apocalypse s’est banalisée, j’ai acquis une certaine maîtrise dans l’art d’éviter les épaves, je me faufile sans trop m’émouvoir.

À l’arrivée, j’ai vite eu l’impression que c’était ici comme partout, et que j’allais regretter mon choix, pendant trente kilomètres j’avais encore lutté contre l’envie de faire demi-tour à la poursuite du break fantôme (je m’étais fixée sur l’image d’un break), je ne savais pas où aller, jamais mis les pieds ici, j’ai longé des bassins en direction du centre, atteint l’impressionnant monument aux morts. En face, un curieux bâtiment en forme de cheminée de centrale nucléaire mais en beaucoup plus bas. Je me suis rappelé que Le Havre venait d’être inscrite au patrimoine mondial par l’Unesco, ça m’a fait drôle, je ne vois pas aujourd’hui ce qui ne devrait pas y être inscrit, et moi, à quel patrimoine je peux être inscrite maintenant ? J’ai pris à gauche, tournant le dos à l’Hôtel de ville, vers ce que je croyais être la mer, mais en fait c’est l’estuaire, j’ai repris à droite et longé la ville jusqu’à la mer, la vraie, je suis montée jusqu’à Sainte-Adresse, j’ai continué à longer la côte, et là…

Là, j’ai découvert un endroit qui s’appelle le Nice havrais ! Incroyable ! Un grand bel immeuble genre hôtel, où je me suis installée pour quelques jours ! Même si ça ne peut pas suffire à justifier mon voyage, c’est un signe !

J’avoue que j’étais troublée. Je le suis toujours. Le petit Nice d’Arcachon ne m’avait pas fait cet effet-là ! Mais il y a bien plus fort. En redescendant, j’ai aperçu quelque chose de bizarre sur la plage. Je suis allée voir. D’abord il y avait un gros appareil abandonné sur une espèce de promenade bordée de restaurants en planches, un lecteur de CD dont je me suis dit aussitôt qu’il n’était pas là depuis un mois. Trop propre. Et sur les galets, à la limite du sable, un grand feu de camp, éteint, évidemment, mais pas depuis longtemps. Ce ne pouvait pas être celui de mon rêve, nettement plus en hauteur. Ça m’a quand même bouleversée. C’est plus qu’un signe, c’est un indice !

Et ce n’est pas fini. J’ai maintenant des preuves.

J’avais décidé de passer la ville au peigne fin. Il faisait beau, j’ai laissé Titus dans un jardin clôturé de murs, où il ne risquait pas d’être agressé par d’autres chiens (comme quoi j’avais conscience du danger !), et j’ai emprunté un scooter dans une pizzeria qui livre ou plutôt livrait à domicile. Je suis allée droit au tableau des clés.

Quelle erreur ! Quelle horreur ! Certes, c’est maniable, sympa, j’ai retrouvé des sensations délicieuses, les mêmes qu’à l’adolescence. Puis les chiens ont rappliqué. Une vraie meute ! J’ai cru que je n’allais pas pouvoir leur échapper et qu’ils allaient me dévorer toute crue. Je ne sais pas comment j’ai réussi à regagner ma voiture.

Du coup, je suis passée récupérer Titus. Le pauvre ! Ce n’est pas par des chiens qu’il avait été importuné ! Je l’ai trouvé aux prises avec… un goéland ! Un gros affreux goéland à l’œil mauvais qui l’avait coincé et qui s’apprêtait à le frapper de son bec. Je suis arrivée juste à temps !!!

Bon, mais l’après-midi fut riche en découvertes.

 

(À suivre.)

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