Sauve, 25

Publié le par Louis Racine

Sauve, 25

Un break blanc.

Comme la camionnette, il avait calé en montée. Il était loin, entre lui et moi il y avait deux camions couchés sur la chaussée dans la descente, mais je l’ai repéré et reconnu tout de suite.

En approchant, j’avais le cœur qui cognait, j’ai dû ralentir à nouveau, respirer à grands coups, les yeux braqués sur la plaque minéralogique où j’ai fini par déchiffrer le 76 que je guettais.

En revanche je ne voyais personne à bord. Ça m’a troublée. La voiture était arrêtée en ligne droite, ce n’est pas le cas de toutes, mais elle ne paraissait pas spécialement garée, en même temps je me disais que si Louis avait voulu faire une halte il ne se serait pas forcément rangé sur le bas-côté, je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je continue à le faire, c’est mon bas-côté maniaque ! Ou ma fichue espérance !

Mon cœur s’est remis à brinquebaler, je me suis avancée pour mieux voir, me préparant à l’idée de trouver mon Louis endormi. Au lieu de ça, j’ai fait un bond en arrière en apercevant le chien.

Enfin, ce qu’il en restait.

J’ai cru que j’allais mourir de saisissement. Ce qui m’a sauvée, je crois, c’est que je me concentrais sur les questions qui m’avaient assaillie d’un coup.

Et assez vite j’en suis venue à l’hypothèse d’une coïncidence. J’ai bien observé l’intérieur de la voiture, et j’ai vu que ça ne pouvait pas être celle du Havre. Ou alors il fallait renoncer à l’image que je m’étais faite de Louis, récrire toute l’histoire.

Maintenant que j’ai l’esprit reposé, je vais mettre de l’ordre dans mes pensées.

L’aspect du chien m’a frappée. Il était mort depuis longtemps. Il avait visiblement cherché à s’échapper, les garnitures des portières étaient dans un état ! Il ne savait pas, comme Titus, actionner l’ouverture, ce qui m’oblige à mettre la sécurité enfants. J’ai regardé si elle était mise (et elle l’était), mais c’est parce que j’avais vu des affaires de petite fille parmi les bagages. Plusieurs personnes voyageaient là, qui avaient été emportées la nuit de la grande disparition. Pas de la même famille sans doute, car j’ai continué à faire mon Alice détective et j’ai vu que ces gens étaient en partie de Rouen, en partie de Montpellier.

Voilà comment je suis passée en quelques minutes du désarroi le plus total au soulagement. J’étais tellement heureuse que je me suis occupée du chien. Je lui ai même fait une espèce de tombe sur laquelle j’ai déposé son collier. C’est là que j’ai vu qu’il s’appelait Copain. C’était un genre d’épagneul.

 

Aujourd’hui c’est l’été. J’ai l’impression qu’il sera chaud. Il est à peine huit heures et déjà je transpire. Peut-être que je couve quelque chose ?

 

C’est sûr, je suis malade. Je le vois à Titus et à son air désolé. L’enterrement de Copain l’a fait flipper, et maintenant il me voit patraque. J’ai chopé une saloperie, j’aurais peut-être dû me protéger mieux que ça en remuant cette charogne, ou alors c’est en déchargeant la camionnette, je n’ai pas pu finir hier, et quand je m’y suis remise ce matin j’ai eu comme un étourdissement, dans l’espace entre la cabine et les cartons il y avait une espèce de couchette, quelques couvertures posées à même le plancher. Ça m’a levé le cœur.

Je crois que je fais tout bêtement une gastro. C’est la première fois depuis la disparition que je suis diminuée à ce point. La lumière et la chaleur me gênent. Je rêve d’un vrai lit dans une vraie chambre, fraîche et sombre. Essayons de dormir quand même. Je ne suis bonne à rien.

 

Encore une journée de perdue. Je vais mieux, heureusement, mais je vais devoir attendre demain pour prendre les mesures qui s’imposent. Bon, ça me laisse le temps de réfléchir.

 

Jeudi 22 juin 2006

J’étais tellement stupéfaite que je n’ai même pas pensé à le noter sur le coup, je crois surtout que j’en aurais été incapable. Ce matin en me réveillant je me suis demandé si je n’avais pas rêvé. Mais non, ce n’est pas comme l’autre nuit en face du Havre. J’ai réellement vu une lumière briller dans la campagne.

Je n’avais pas sommeil après ma longue sieste, j’étais assise au volant de la camionnette, que j’avais garée en haut de la côte, et je laissais vagabonder mes pensées, relisant ce journal, essayant d’imaginer la suite des événements. Pas de lune, mais un ciel magnifique, avec une splendide voie lactée. Soudain, je remarque, très loin vers l’est, une lumière à l’horizon. Peut-être simplement une étoile ou une planète en train de se lever ? Vite, j’ai pris mes jumelles. À cette distance, et avec les tremblements de l’air (ou les miens !), je n’ai rien obtenu de satisfaisant, sauf la certitude que ce n’était pas un phénomène céleste ! J’étais horriblement frustrée, mais si heureuse ! Je me suis mise à klaxonner comme une imbécile, pendant cinq bonnes minutes, je ne sais pas ce que j’espérais, qu’il se passe quelque chose, qu’il monte un feu dans la nuit, que la lumière clignote ou se déplace, tu parles ! Je n’arrivais pas à déterminer sa position par rapport à la route. J’étais tentée de partir tout de suite, mais j’ai estimé qu’il valait mieux attendre le jour. Je suis restée des heures les yeux, enfin l’œil gauche braqué dans la même direction. Puis la lune s’est levée – un splendide croissant, comme un zeste d’orange –, et la lumière s’est éteinte. Je suis restée éveillée encore une heure ou deux, et j’ai fini par m’endormir, après une brève mais fervente prière, et en pensant très fort à mes enfants. D’ailleurs j’ai rêvé d’eux.

C’était difficile de prendre des repères en pleine nuit, à la seule lueur des étoiles, mais je pensais y être arrivée. Ce matin, je ne reconnais plus rien. Je ne me rends pas compte à quelle distance porte la vue d’ici. Ça peut être une dizaine de kilomètres. La carte n’indique aucune agglomération importante dans cette direction, mais c’est en gros celle de la route. Tant mieux !

Premier problème à régler : le transport.

Pas question de réquisitionner le break. Trop marqué. Mais la camionnette ne me dit vraiment rien. Le mieux, je crois, serait de m’en servir pour aller à la recherche d’une voiture suffisamment neutre et confortable, et en bon état ! Pas seulement la carrosserie ! À vérifier absolument, l’embrayage et/ou la boîte de vitesses, vu comment ces véhicules ont été traités sur la fin !

J’ai bon espoir. Le café est passé sans problème, et même quelques biscottes. Une cigarette là-dessus, ne boudons pas notre plaisir. On va y arriver, hein, Titus ? On va le trouver ce Louis !!! Quitte à lui pourrir la vie, on ne va pas le laisser s’en tirer comme ça !!!

 

(À suivre.)

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