Sauve, 40

Publié le par Louis Racine

Sauve, 40

 

Mardi 4 juillet 2006

Renée un 4 juillet.

Deux mois aujourd’hui.

J’espère que je ne me suis pas plantée dans le compte des jours, parce que là je n’ai plus aucun moyen de vérifier. Ce n’est pas très grave, mais ça l’est quand même. Il ne me reste plus grand-chose à quoi me raccrocher, pas vrai ?

Vrai pour vrai, les illusions font très bien l’affaire ! Le tout c’est d’y croire !

Louis, une illusion ?

J’aurais envie de dire non, vu tout ce qu’il boit, mais ça n’est pas une preuve. Juste une touche de plus au tableau, qui est peut-être tout entier un trompe-l’œil.

Ce qui est sûr, c’est que j’ai un certain talent pour le dénicher. Après coup, certes, mais je sens qu’un jour ou l’autre ce sera la rencontre ! Impossible autrement ! Si tu m’échappes, mon coco, je peux te dire que ça fera du joli !

Ah ! cette maison ! Quel cadre ! Quel calme ! Un paradis. Je serais bien restée là quelques jours. Qu’est-ce qui m’en empêche ? Suis-je si pressée, pour me dépêcher si peu depuis Tancarville ? On dirait plutôt que j’attends mon heure. C’est comme si je savais parfaitement ce que je fais sans être capable de me l’expliquer. Ça, c’est rationnel !

Par exemple, le transport n’est plus un problème, s’il l’a jamais été. Il y a dans l’ancienne grange un 4 × 4 qui ne demande qu’à m’emmener où je voudrai. Le réservoir est presque plein. J’ai même les clés sur moi, pour pouvoir partir sans tarder si le besoin s’en présente. Bon, un tel véhicule est moins apte à se faufiler ; à part ça, je n’ai rien contre.

Ça me rend Louis assez sympathique, cette fidélité qu’il garde à sa propre voiture au lieu de se servir ici ou là comme il pourrait très bien le faire, ni vu ni connu. Il semble qu’il ait des goûts simples. Côté breuvages, cependant… Je ne suis pas experte en la matière, mais cette bière belge à neuf degrés (!) dont je ne connaissais pas le nom m’a tout l’air d’être un produit de luxe.

Où vas-tu, Louis ? Es-tu encore loin du but ? Combien de temps as-tu passé ici ? Était-ce ton premier gîte depuis Montmarault ? Pas sûr. Dans l’affirmative, je ne m’affolerais pas. Tes étapes resteraient suffisamment rapprochées pour que j’espère encore te tomber dessus à l’improviste. À condition d’être sur la bonne route. Mais j’y suis, non ?

Après, logiquement, c’est Rodez !

J’ignore beaucoup de choses mais ça ne me gêne pas ! Pourquoi as-tu choisi cette résidence alors que d’habitude tu préfères les hauteurs, les maisons du genre de celle où j’ai dormi ? Alice détective croit flairer là un indice intéressant. Du genre tu es venu directement ici retrouver un lieu familier. J’ai un peu fouillé la maison, sans trop déranger, sans trop ranger non plus – ne compte pas sur moi pour faire ton ménage ! –, je n’ai rien trouvé qui renvoie à ce que je sais de toi.

Alors… autant ne pas m’éterniser. Rodez – Toulouse ou pas –, je tiens ma destination. En route ! Titus, on va dominer maintenant ! Tu as vu cette belle Jeep !

 

Je suis devenue une professionnelle de l’écriture ! Une journaliste ! Alice reporter. Bientôt je sortirai mon cahier avant que les événements se produisent !

Je plaisante, et c’est une fois de plus pour tenir le coup. Celui-là j’aurais pu le voir venir, même d’un seul œil, et je bénis mon imprévoyance de m’avoir obligée à redoubler de prudence. Oui, ça, ça ne fait pas très pro, ou ça le fait trop ! Pour être claire : je roulais d’autant plus doucement que je ne connaissais pas bien ma nouvelle monture (géniale, j’y reviendrai). Au détour d’un virage, j’ai littéralement buté contre un mur. Je n’ai compris ce que c’était qu’une fois la voiture arrêtée à moins d’un mètre de l’obstacle.

Des carcasses. Non de voitures, de vraies carcasses de vraies vaches, tout un troupeau qui a dévalé la pente vers le ruisseau, cherchant de l’eau probablement. Elles ont dû mourir d’épuisement, si près du but ai-je pensé, et de me projeter, non, ma fille, s’il te plaît, pas de désespoir, juste le moyen de franchir cet éboulement animal, fort original question plastique, esthétique, une vraie pro de l’écriture trouverait les mots pour vous décrire ça comme il faut, mais très franchement je m’en fous, si ça me prend un jour je n’aurai pas de mal à revoir le tableau, d’une noirceur contrastant avec la sérénité du décor, bon, trouver un passage.

 

Et là j’ai compris que j’avais perdu la trace de Louis. Soit il avait fait demi-tour, soit il avait pris dès le départ une autre route. En tout cas il n’avait pu passer avant que le troupeau barre la route, vu l’état des pauvres bêtes.

C’est ça qui m’a perturbée. Je m’en suis voulu d’avoir fait la belle sur le taureau au lieu de me procurer comme j’en avais pourtant bien l’intention une carte de la région, plus détaillée que mon atlas routier. Je m’étais prélassée, le même jour j’oubliais le frein à main, je filais un mauvais coton ! De toute façon retour au village, Louis avait très bien pu le retraverser pour repartir dans une tout autre direction, je n’aimais pas cette idée !

Au passage, si j’ose dire, merci les vaches !

Tout à l’heure, petite crise de fou-rire en voyant un panneau « attention bétail ». Mais n’anticipons pas.

Demi-tour, donc, Maison de la presse, et puis, tant qu’à faire, c’est mon côté superficiel, un bon couteau, je n’allais pas repartir sans un laguiole, du coup je me suis carrément servie à l’usine, c’est moins glamour mais ceux-là au moins on sait où ils sont fabriqués, et puis le monde entier est devenu moins glamour, tu ne trouves pas, Titus ? Et toi, Louis ?

Plus j’y pense, plus je me sens mal. Si Louis est venu ici pour revoir l’auberge du moulin (sans s’y déchaîner comme dans l’autre maison !!!), ça peut vouloir dire un crochet considérable par rapport à son itinéraire principal. Et maintenant je vais où, moi ?

Merci l’écriture ! Car mon seul repère désormais, ce sont ces cahiers ! Je me suis relue, et la solution s’est imposée.

Mon but, c’est Toulouse, non ? Quoi que m’en remontre ma raison !

Et Louis ?

Eh bien, mais c’est à moi de savoir où je vais. Jusqu’à présent ça ne m’a pas trop mal réussi ! Ce qu’il y avait à prendre, je l’ai pris, continuons ! Et si je suis trop en manque, je pourrai toujours remonter jusqu’à la croisée des chemins pour en essayer un autre !

Et voilà comment je suis arrivée à Espalion, où je vais dormir cette nuit, et où j’ai assez vite remarqué que j’avais été précédée par devinez qui ?

 

(À suivre.)

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