Sauve, 48

Publié le par Louis Racine

Sauve, 48

 

La lune est pleine. Son apparition entre les tours de l’église Saint-Jacques était un pur enchantement.

Arrivée à Châtellerault en fin d’après-midi. Voyage sans incident notable. Des obstacles, et en grand nombre, mais rien que de très habituel. Je ne fais même plus attention, je ralentis à peine. Il est loin le jour où passant près d’une voiture plantée dans un fossé et dont une portière s’était ouverte sous l’effet du choc j’ai pilé sec, tout excitée, croyant voir un bébé à l’intérieur. Mais c’était une simple poupée, très réaliste il faut dire. Quand j’étais petite, on appelait ça un baigneur.

Maintes fois tentée de m’arrêter pour une autre raison, revivre des souvenirs (à Limoges, à Poitiers !), mais j’ai préféré tracer (au retour, peut-être ?). Plus vite j’arriverais à Châtellerault, mieux ce serait. Je n’assume pas complètement le choix de cette destination, si j’avais pu laisser une partie de moi à Saint-Cirq voire me diviser en deux Alice, dont une serait partie pour Villefranche, ç’aurait été génial. Aucune chance de retomber sur la trace de Louis en remontant vers le nord, j’en suis convaincue, mais c’est comme ça, il le fallait, et maintenant que je suis arrivée je me dis, pour me consoler peut-être, je ne suis pas dupe, que ce lever de pleine lune, comme une grande hostie, valait à lui seul le voyage.

Je traînaille, parce que j’ai un peu moins envie de mettre mon projet à exécution. C’était de dormir dans l’appartement d’autrefois, qui a bien changé depuis, évidemment. Je ne sais combien de familles s’y sont succédé. J’ai bien reconnu l’odeur du hall, ils ont eu beau changer la moquette murale, ça sent comme autrefois, je ne sais pas si c’est dû aux produits d’entretien ou à un parfum qu’ils employaient, aux matériaux de construction. La cage d'escalier ma ramenée dix ans en arrière. L’appartement en revanche, aucun rapport, bien qu’il soit vide de tout occupant humain depuis plus de deux  mois.

L’idée donc c’était de dormir là, dans le salon, entourée des photos de mes enfants, je n’en ai aucune de Douiri, tu m’étonnes ! On s’en passera. Voilà le projet, mais j’ai commencé par aller faire un tour en ville. Châtellerault n’était déjà pas des plus animées le soir mais en ce moment je ne sais pas ce qui se passe c’est mortel. Reste la Vienne, la vivante. Et moi la demi-vivante, qui regarde danser les reflets de ma seule amie désormais sur les eaux calmes.

Petit extra, j’ai pris l’apéritif. Une mignonnette que je gardais d’un cambriolage et que j’avais trouvée… mignonne.

Dîner à la chandelle lunaire, mais maintenant il va falloir rentrer dormir, hein, Titus ?

Alors lui il boude à nouveau, d’une force ! Châtellerault il n’a pas connu, il apprécie moyen ce que je lui raconte (je lui ai fait les honneurs, Saint-Jacques, la Commanderie, la Manufacture, et puis bien sûr la crèche, l’école, tout ça), il n’était pas chaud pour entrer dans l’immeuble, quand pour blaguer je lui ai demandé « Tu aurais mieux aimé Villefranche ? » il s’est mis à aboyer gaiement, je m’en moque, on dormira là, point-barre.

Erreur que ce pèlerinage. En plus je pense à Jacques, forcément, et je me rends compte que j’ai été injuste avec lui. En fait, je me suis un peu foutu de sa gueule, je m’en aperçois, moi qui croyais que c’était l’inverse. Voilà au moins un homme pour qui je comptais plus que lui pour moi. Je l’ai tenu à distance. J’avais de bonnes raisons, attention ! D’abord j’en avais bavé, ensuite Fabien et lui ne s’aimaient guère. Bon, et puis à quoi ça sert de regretter ? Ça n’a jamais servi à rien. Et maintenant !!!

C’est comme pour Châtellerault. J’y suis, autant en profiter. Il y a sûrement des tas de choses ici que j’ai envie de revoir.

Non.

S’il fallait que j'y revienne – et c’est un fait : il le fallait ! –, je ne sais toujours pas pourquoi.

 

Mercredi 12 juillet 2006

C’était pourtant évident. Je l’avais sur le bout de la plume. Je l’ai pratiquement écrit.

La clé, c’est Jacques !

C’est pour retrouver le chemin de Jacques que je suis retournée à Châtellerault. Pour lui rendre justice.

Mais aussi pour repartir sur de nouvelles bases.

Je vais encore appeler ça mon intuition. Depuis plus de deux mois que je la suis, je n’ai pas eu à m’en plaindre. Il y a eu des hauts et des bas, Titus en sait quelque chose. Nous ne sommes pas toujours sur la même longueur d’ondes. Mais au final il me donnera raison.

Je me promenais avec lui autour du lac quand la solution s’est imposée, aussi claire qu’hier soir la vision de la lune entre les tours de l’église. Vite, je me suis précipitée à la bibliothèque, qui se trouve à deux pas, pour me documenter sérieusement. J’y ai passé toute la matinée ! Mais je tiens mon itinéraire !

Ce qui est amusant, c’est qu’à l’aller j’ai soigneusement évité Conques et Figeac ! C’est par là que je vais passer. Puis de Conques j’irai à Villefranche, pas de doute, c’est mon destin ! Jusqu’à ce que, bien sûr, les circonstances ou ma fantaisie me fassent changer d’avis !

Saint-Sauveur et Sainte-Foy, tout un programme ! C’est le mien. Même s’il y a peu de chances que ce mécréant de Louis soit passé par là. Mais je ne suis pas à une contradiction près ! En plus j’ai très envie de voir les vitraux de Soulages. Leur carcatère paradoxal ne me paraît pas sans ressemblance avec ma situation.

Alice, ma fille, quel orgueil ! Calme-toi !

Mais non, je ne me calmerai pas ! C’est lié ! Tout est lié ! Et moi je suis peut-être en train de devenir folle à lier !

Un qui ne m’aide pas à rester raisonnable, c’est Titus. Je l’avais obligé à m’accompagner dans la médiathèque, histoire qu’il ne reste pas dehors exposé à je ne sais quel danger ou quelle tentation, et il a été supersage, très crédible aussi, à fureter entre les rayons comme un vieil érudit, puis le moment est venu de lui annoncer mon projet. Je l’ai regardé dans les yeux : « Écoute-moi bien, mon Titus, et réponds-moi franchement : qu’est-ce que tu dirais de Figeac ? »

Sa réaction m’a rappelé quand Fabien poussait le portillon avec son vélo, à Nice. Titus était le seul à l’entendre. Il a sauté sur ses pattes en jappant si joyeusement que j’ai dû le faire taire, fatiguée mais inquiète aussi. Et ravie !

Bon, au moins je ne suis pas seule dans ma folie !

 

(À suivre.)

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