Sauve, 51

Publié le par Louis Racine

Sauve, 51

 

Samedi 12 août 2006

C’est peut-être pour compenser mon indifférence d’il y a un mois, quand j’ai tout bonnement évité Figeac (dont le nom je crois me laissait bêtement craindre une espèce de stagnation), mais j’ai renoué avec une vieille habitude, celle de klaxonner dans les rues désertes, autour des places nues. Sans autre réponse que l’écho. Puis je me suis installée sous la halle du marché et j’ai donné un récital d’une heure environ. Pas mal, pour moi qui n’ai qu’une chanson. Avec des variations, certes, mais quand même. Faudrait que je songe à une face B.

Vieille habitude, ça aussi : j’étais partie pour raconter les Cévennes, j’étais satisfaite de mon amorce, et en écrivant je retrouve des souvenirs oubliés, récents pourtant ! À croire que je cherchais à les écarter de ce journal. Oh ! mais je sais que ces deux omissions (on va appeler ça comme ça) feront bientôt pâle figure à côté de l’aveu qu’il me reste à faire… Mon Dieu, aidez-moi !...

Sérions, sérions.

« Petit oubli » numéro 1 : sans doute ne pouvais-je pas noter plus tôt ce phénomène récurrent, qui m’est spécialement désagréable, mais que je me sens prête maintenant à affronter avec courage (je me suis tendu une perche l’autre jour à Saint-Cirq-Lapopie. Il s’en est fallu de peu que j’évoque ce rêve, non, ce n’est pas un rêve, mais une genre d’hallucination ; c’est toujours juste avant de me réveiller, plus exactement, c’est cela même qui me réveille) : l’impression d’entendre des voix.

Oui, oui, c’est normal dans ma situation pas normale du tout, c’est ce que j’ai dû me dire quand j’ai décidé de garder ça pour moi, alors que si souvent depuis la catastrophe quand je me réveille le matin ou au sortir d’une sieste j’ai dans l’oreille des bruits de voix.

Et, au lieu qu’à la longue ça me rassure, fasse le Ciel, je l’en supplie de toutes forces, que ces hallucinations ne me viennent plus jamais quand je ne dors pas !

Avec toutes les limites de la formule trop parfaite : avant, je devais empêcher la vie de déborder sur mes rêves, aujourd’hui je dois empêcher mes rêves de déborder sur ma vie.

Oui, ça sonne bien, mais ce n’est pas exact.

L’autre oubli mineur, et pas très intéressant finalement (je fais tout pour repousser les Cévennes !), c’est que je ne suis pas si seule que ça ! Je me suis dégotté dans les jouets des enfants un de ces Game boy auxquels je dois des heures de relative sérénité quand ils étaient petits et qu’on partait en voyage… et de temps en temps, j’y joue ! Sachant que je n’aurai pas de mal à changer les piles. D’ailleurs je l’ai fait une fois. Pourquoi je n’ai encore pas parlé de ça ? Une espèce de honte, probablement. Mais aussi la difficulté d’aborder un sujet qui me met mal à l’aise : ces minuscules figures animées sur ce minuscule écran me dégoûtent. Un résidu pathétique d’humanité auquel je m’identifie.

Alors pourquoi en parler aujourd’hui, sinon pour gagner du temps ?

Non, ce n’est pas si pénible de revenir sur cette nuit. Au reste, ce qui l’est, ce n’est pas la nuit en soi, c’est ce qu’elle recouvre. Toujours le fameux esprit de l’escalier. Ou plutôt le jeu des panneaux coulissants.

D’accord, j’attends Conques.

Pour l’instant, je termine de visiter Figeac.

 

Mardi 15 août 2006

Autant Saint-Sauveur m’a déçue (mais il fallait en passer par là), autant Sainte-Foy m’a comblée. De Figeac je retiendrai surtout le musée Champollion, et cette reproduction de la Pierre de Rosette sur laquelle je me suis suffisamment étendue. Ah ! les mots.

À qui pourrais-je dire cette pensée que j’ai eue là, allongée parmi ces hiéroglyphes, que ma vie désormais est un texte, et que ce texte reste à décrypter ? À personne, évidemment. Et pourtant cette pensée je peux l’écrire, et elle vient s’ajouter au texte de ma vie, le refléter aussi.

Sainte-Foy ! Comme tout prend sens dès lors que l’on espère ! À Figeac, j’ai eu la vague impression de retrouver la trace de Louis, mais sans la moindre preuve (je n’ai pas fait non plus tous les endroits susceptibles d’intéresser monsieur). À Conques, son empreinte est manifeste et toute récente ! Seule une forme de superstition me retient d’imaginer qu’il est encore là et que nous allons nous trouver tout à l’heure nez à nez dans la crypte ou à un coin de rue. Je parierais qu’une fois de plus je lui succède dune journée à peine. La bonne nouvelle c’est qu’il n’a pas quitté la région.

Quand je dis empreinte, c’est une litote. Le bazar qu’il a mis dans l’abbatiale ! Ce type est frappé. Mais, curieusement, je n’ai pas peur. Ou alors si, mais avec la certitude de pouvoir la surmonter.

Je me fais de ces excitations à explorer tout lieu où je m’attends à le rencontrer ! Une vraie gamine.

Entre Figeac et Conques, deux étapes pour rien. Saint-Jean-Mirabel, et je ne sais plus où au bord du Lot.

Allez, la nuit des Cévennes.

Nuit que j’ai verrouillée à double tour, nuit à double fond. Comme je l’ai dit, j’ai suivi Lucien résolument dans sa chambre, encouragée sans doute par quelques verres. Là, les choses se sont gâtées. J’ai dû marquer un peu d’hésitation, ça se conçoit ! Surtout que ce vieux cochon en voulait essentiellement à mon anus. Et ce qu’il a trouvé de mieux à faire pour me convaincre, j’ai presque envie de rire quand j’y pense, tout est dans le presque, n’est-ce pas ? c’est de me proposer de l’argent !

J’avais totalement occulté cette scène, comme celle qu’elle recouvre, mais aujourd’hui (trop tard ? oh ! non, il n’est jamais trop tard !) les deux m’apparaissent avec une clarté aussi intense que l’émotion qui m’a saisie devant les noirs vitraux de Soulages. Sans la scène initiale, j’aurais jeté ses biftons à la gueule du satyre doublé d’un mufle, pour qui me prenait-il ? Je me serais moquée de lui, je l’aurais planté là non sans un bon coup de pied où je pense et accessoirement dans ses accessoires professionnels, que sais-je ? Au lieu de ça je me suis, forcément ! recroquevillée, ratatinée comme une petite chose, il a dû avoir la honte de sa vie devant l’effet produit sur moi par son insigne maladresse. Il a même gentiment refusé, je m’en souviens ! les caresses que, tremblante, penaude, je m’apprêtais à lui faire, et nous sommes restés allongés un moment côte à côte avant qu’il me conduise à mon lit et m’y laisse comme morte avec un baiser sur le front ! Il sest excusé, je crois, mais javais bien failli le devancer ! Je me trouvais nullissime, javais le sentiment d’avoir tout gâché, tout raté, alors que si quelqu’un avait gâché quelque chose c’était lui et que ce que j’avais manqué, moi, c’était l’occasion de parler à quelqu’un de la fois où mon premier beau-père me proposa de l’argent pour que je ne parle à personne, à commencer par ma mère à qui je ne disais jamais rien, de sa tentative de viol sur sa belle-fille. Par pénétration anale, comme on dit. Ce n’est pas dix-huit ans que j’avais alors, mais la moitié.

Voilà comment ce souvenir a ressurgi dans les Cévennes pour s’y enterrer à nouveau en compagnie d’un autre. Lucien, vous n’avez pas su quelle révélation s’était faite dans cette chambre noire ! Encore une belle formule fausse, puisque justement vous préfériez la lumière pour nos ébats. Je vous comprends ; j’étais rudement sexy à l’époque.

Ouf ! Je vais bien dormir je crois. Moins bien que quand je me serai débarrassée de mon dernier secret ? Celui-là… il attendra Villefranche.

Et après, je sauverai Louis.

 

(À suivre.)

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