Sauve, 5

Publié le par Louis Racine

Sauve, 5

 

Dimanche 7 mai 2006

(Troisième anecdote : les photos de charme)

Je sais maintenant comment je vais procéder. Je regrette d’avoir manqué de présence d’esprit, mais il serait encore plus grave de me complaire dans la facilité.

Je vais rester encore trois jours ici, le temps de préparer mon voyage. Puis je mettrai le cap sur Toulouse, en faisant un petit détour.

J’ai passé la soirée d’hier à échafauder mon plan. Aujourd’hui je m’occupe des modalités du voyage : itinéraire, véhicule (ne pas oublier la remorque), carburant.

Deux projets se sont télescopés : partir à la recherche de Clémence et retrouver mon paradis perdu.

J’étais dans ma voiture, à repenser à ce qui venait de se passer avec les chiens, et j’ai eu comme une révélation. Je ne pouvais pas me contenter de consommer, il allait falloir produire. Jusqu’alors j’avais imaginé tenir le plus longtemps possible avec les moyens classiques (compte tenu des restrictions actuelles), puis passer en mode « survie en conditions extrêmes ». Je me donnais quelques semaines pour me documenter sur le sujet, me procurer si possible certains bouquins, en espérant avoir conservé le magazine où j’avais découvert l’existence d’une sorte de guide qui semblait particulièrement précieux. J’avais des choses une vision plutôt floue, mais je gardais confiance. Et voilà que je change d’optique.

J’ai les mains sur le volant, mon regard se perd au loin, puis se concentre, juste dans l’axe, sur une affiche de pub pour des sous-vêtements féminins, et brusquement tout un passé enfoui ressurgit en même temps que s’impose à mon esprit la solution de tous mes problèmes. Et la fille sur l’affiche me sourit comme si en ce moment il n’y avait qu’elle et moi au monde.

J’allais sur mes dix-huit ans quand j’ai rencontré ce photographe, Lucien quelque chose, qui devait en avoir au moins le double (mon âge aujourd’hui !). Son prénom, j’en suis sûre, parce qu’il disait que dans Lucien il y avait lumière comme dans photographie. On était au début de l’été, j’étais en vacances à Barcelonnette. Il m’a complimentée sur mon regard, ma plastique et mon grain de peau, m’a montré son travail et m’a proposé de faire de moi des portraits en décors naturels. Je suis tombée vaguement amoureuse, mais surtout j’ai adoré poser, et le résultat m’a enchantée. Je crois que c’est de moi que je suis tombée amoureuse ! Il y a notamment une photo couleur où je suis toute bronzée, vêtue d’un chemisier en liberty et d’un short en jean, sur fond de montagnes : je ne pouvais pas la regarder sans être violemment émue. J’étais craquante ! Quelle belle blonde ! Je me serais dévorée !

Je n’ai rien dit à mes parents, mais il m’avait promis qu’il me recontacterait, et il l’a fait dès le mois de septembre, le jour de mon anniversaire ! Il avait un projet pour un magazine de charme, il faudrait juste que j’accepte de poser nue, mais on ne verrait pas mon sexe, ou à peine, il n’était pas question de pornographie, la réglementation là-dessus était très sévère, et je serais payée. Je devrais jouer une sorte de rôle, les photos illustreraient un pseudo-reportage, quelques lignes de rédactionnel qui pratiqueraient l’équivoque sans jamais tomber dans la vulgarité. Il m’a montré des articles du même genre, m’a donné quelques numéros de la revue, et j’ai trouvé qu’en effet les photographies, les siennes en particulier, étaient d’une grande qualité artistique. Quant aux filles, je les valais bien ! Je crois que jamais dans ma vie je n’ai eu une aussi bonne opinion de moi !

Il voulait retrouver l’atmosphère des montagnes, qui, disait-il, convenait parfaitement à mon aura, et il m’a emmenée dans un village des Cévennes où je devais incarner le personnage en question. Je poserais avec des chèvres (!), en tenue plus ou moins légère, et il y aurait aussi des prises de vue en intérieur jour, dans un décor rustique. Nous sommes partis tous les deux dans sa voiture. La maison où j’étais censée habiter appartenait à des amis à lui, qui nous l’ont laissée pendant le week-end. J’ai passé là deux journées merveilleuses, fatigantes aussi ; c’était beaucoup plus lourd que les photos dans les Alpes, même en extérieur il fallait tout un matériel d’éclairage. Et naturellement nous avons couché ensemble, pas le premier soir, où nous avons juste plaisanté après le dîner en finissant la bouteille de vin, mais il fallait se lever tôt le lendemain ; c’est le samedi que, le plus simplement du monde, il m’a proposé de le rejoindre dans son lit, tout en me disant que ce n’était pas une obligation et qu’il ne m’en voudrait pas de refuser. Ça m’a paru tellement extraordinaire, avec tout le reste, que je l’ai suivi sans résister et même avec un certain entrain.

Je ne me rappelle absolument rien de la nuit qui a suivi.

Figée derrière mon volant, je ne vois plus la fille de l’affiche qu’à travers un voile de larmes. Qu’est-ce qui me bouleverse tant ? D’avoir retrouvé des souvenirs enfouis au plus profond de ma mémoire ? De les y avoir enfouis ? Je ne comprends pas. J’ai vécu plus de vingt ans sans jamais repenser à cette histoire. Comment est-ce possible ? Mais pourquoi n’ai-je gardé aucun souvenir de la nuit avec ce type, alors que je me rappelle les séances de pose du dimanche et le retour à Lyon ?

Deux journées merveilleuses, ou seulement la première ?

Mes larmes redoublent quand je prends conscience que ces photos, je ne les ai jamais vues !

Elles ont été publiées, pourtant, même que ça m’a valu des regards appuyés d’un de mes profs. Je n’ai évidemment jamais cherché à vérifier qu’il m’avait reconnue, je me suis peut-être fait des idées, mais avec le recul, je crois bien que c’était ça.

Avec le recul... Quand je repense à la gamine que j’étais... Ce Lucien était forcément un vieux satyre, il a profité de ma naïveté... Mais pourquoi cette zone d’ombre ?

Et qu’est-ce que j’ai fait du chèque ? Je sais que je ne l’ai jamais touché. Il me semble l’avoir détruit. Brûlé ? Déchiré en mille morceaux ? Je ne sais plus.

À part ça, tout se met en place.

D’abord ceci : cette aventure m’a définitivement détournée (dégoûtée ?) des photographes et autres professionnels de l’image, mais elle m’a inspiré une attirance profonde, durable et secrète pour cette vie que je n’avais fait qu’entrevoir et imiter très grossièrement sans y rien connaître : je me rappelle le café du village où nous prenions l’apéritif et où j’ai rencontré des soixante-huitards de vingt ans mes aînés devenus baba-cool, retour à la terre etc. J’étais fascinée.

Mais ça aussi je l’ai occulté. Dans ma mémoire, il y avait comme deux niveaux : l’adieu à la condition de jolie fille qui exhibe ses charmes et fait bander les mecs (et mouiller les nanas ?) bien au delà de son horizon, ça, c’était le niveau inférieur. Je ne sais pas ce qui a pu motiver ce rejet, un traumatisme forcément (ah ! je voudrais savoir et en même temps je ne veux pas repenser à cette nuit), toujours est-il que je n’ai jamais voulu voir ces photos, et que j’ai fini, assez vite d’ailleurs, par les oublier complètement, et sans cette catastrophe je n’y aurais peut-être jamais repensé, et je me dis aujourd’hui que ce serait pourtant très important de les voir, mais où, comment, maintenant Internet il ne faut plus y compter, c’est peut-être provisoire, c’est sûrement provisoire, on va s’en sortir ! mais en attendant...

Au niveau supérieur, enfin, moins inférieur, ce désir de ficher le camp, de tout plaquer pour aller élever des chèvres dans les Cévennes. Ce qui est fou c’est que ma « déception » ne se soit pas généralisée à tous les aspects de cette « mésaventure ».

Et mes parents là-dedans ? Quel rôle ont-ils joué ? Aucun, ils ne savaient rien, de toute façon j’étais majeure. Personne ne s’intéressait à moi que mes rares copains. Et justement, Caroline ? J’ai bien dû lui raconter Barcelonnette, le magazine, trop heureuse de pouvoir me faire valoir... Aucun souvenir. J’aurais gardé tout ça pour moi ? Oui, apparemment. Et je ne tenais plus de journal... ou pas encore !

J’oubliais cet élément essentiel : c’est l’époque où j’ai fait la connaissance de Stof. Voilà l’explication : j’ai mis un énorme couvercle sur mon passé, sur mes blessures (?) et mes rêves. Changer de vie devenait brusquement possible, il me suffisait de me laisser guider par celui que je croyais être l’homme de ma vie.

Comme dirait Fabien, je croyais vraiment au Père Noël !

 

(À suivre.)

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