Sauve, 1

Publié le par Louis Racine

Sauve, 1

 

CAHIER ROUGE

 

Tant que ma mémoire et ma main me le permettront, je veux témoigner ici de ce que je vis. Je ne me pose pas la question de savoir qui me lira, encore moins de savoir si je serai lue. Je le serai, je le sais. Je n’écrirais pas si j’en doutais.

Tenir ce journal est une discipline à laquelle je ne me serais pas pliée sans cette perspective même lointaine. Cela me fait une compagnie, c’est vrai, et cela m’aide à entretenir mes facultés. Mais je ne me préserve pas pour moi seule. Si je prends soin de moi, le plus grand soin, c’est d’abord parce que, depuis quelque temps, personne d’autre ne peut le faire, mais aussi parce qu’un jour il me faudra passer le relais.

J’écris tous les matins. C’est très important pour moi de laisser s’intercaler une nuit entre les événements de la journée et le récit que j’en fais. En me réveillant, je savoure ce réveil lui-même, puis la perspective du travail qui m’attend. Je me relie ainsi chaque jour à moi-même. Je tricote maille après maille ma vie, et ce bref recul me la fait paraître plus réelle et plus vraie. Je suis toujours là, tant mieux.

Le soir, en général, je suis trop fatiguée pour mettre en forme mon récit. Et si je me contentais de simples notes, elles ne parleraient à personne. D’ailleurs, celles des premiers jours ne me parlent presque plus. Mais j’ai bien fait de les conserver. Je vais pouvoir les intégrer à mon journal du matin, dans le présent cahier, lieu de cette fusion. Ce soir, je verrai où j’en suis. Si je n’ai pas fini mon rattrapage, j’y consacrerai la matinée de demain. Ça devrait aller. J’ai pris mes précautions.

 

Le matin de la grande disparition

Jeudi 4 mai 2006. Je me lève de mauvaise humeur, parce que j’ai rendez-vous avec Brigitte et que je n’ai pas eu le temps de réfléchir à l’organisation de la fête. Je prévois ce qui va se passer : elle aura tout imaginé à son idée et si je veux mettre mon grain de sel je vais devoir improviser. Cerise sur le gâteau, la bouilloire électrique est en panne, Fabien n’a pas réussi à la réparer, son incompétence m’agace, et d’être agacée à ce propos m’agace encore plus.

Puis, en voulant allumer mon ordinateur, je me rends compte que le courant a été coupé, et je retrouve d’un coup un semblant de gaieté. Finalement, ça tombe bien ! Je regarde par la fenêtre : aucune lumière dans le lotissement. Je récapitule rapidement les appareils électriques dont j’ai besoin pour me préparer, mais rien d’incontournable. Et puis il fait déjà jour. Je ne me laverai pas les cheveux, ce n’est pas plus mal. Je me les lave un peu trop souvent.

J’entre dans la cuisine, et je remarque tout de suite quelque chose d’anormal. Il y a des restes de repas sur la table, pas des restes de petit déjeuner, mais plutôt d’un dîner sommaire. C’est signé Fabien, qui a dû rentrer très tard (je me suis couchée à minuit et n’ai rien entendu), mais ce n’est pas son genre de tout laisser en plan. Même s’il avait eu un brusque coup de pompe, il aurait au moins mis sa vaisselle dans l’évier. Passer l’éponge, il ne faut pas trop lui en demander, il sait pourtant que j’ai horreur des miettes. Mais là, je ne comprends pas. Machinalement, je regarde vers sa chambre. Sous sa porte passe un rai de lumière. La lumière du jour. Cela veut dire qu’il n’a pas fermé ses volets ni ses rideaux. J’entre doucement. Il n’est pas là. Le lit n’est pas défait.

Je vais voir dans la salle de bains, dans les toilettes (alors que j’y suis passée en me levant). Pas de Fabien. Ni dans le salon, ni nulle part dans la maison, cave et grenier compris.

Je me dis qu’il a dû ressortir, en pleine nuit, et je commence à sentir un frisson de panique, alors j’essaie de me raisonner. Il rentrait d’une soirée avec des copains, l’un d’eux l’a appelé parce qu’il avait un problème, ou il avait oublié quelque chose qu’il devait aller chercher sans attendre.

Mais son vélo est dans l’entrée. S’il est ressorti, c’est à pied, ou quelqu’un est passé le prendre.

À vrai dire, il y a deux explications auxquelles j’ai pensé tout de suite. La première, ce n’est pas très rationnel mais tant pis, c’est que Fabien s’était blessé et avait dû aller aux urgences. Vite, j’enfouis cette hypothèse au fond de mon esprit (n’empêche que je regarde bien partout si je ne trouve pas des traces de sang !). La deuxième, c’est qu’il avait répondu à un appel au secours de sa sœur. Avec Clémence, tout est possible, et Fabien est capable de tout pour elle. Mais, aux dernières nouvelles, Clémence est à Toulouse.

En tout cas, il a bien fallu que quelque chose l’attire dehors. Un bruit dans la rue ?

La porte d’entrée est verrouillée. Il est donc parti avec ses clés. Non, son blouson est au porte-manteau et ses clés dans sa poche. Ainsi que son portable.

Mon inquiétude augmente, mais en même temps je suis rassurée. L’idée m’avait traversé l’esprit, comme ça, fugitivement, que Fabien pourrait être allé chez son père. Hypothèse aussi désagréable que peu probable. Quand même, j’apprécie de voir qu’il n’en est rien.

Je résiste à peine, puis je me décide à consulter ses appels. Le dernier remonte à vingt-deux heures et quelques. Il est d’une certaine Sandrine, qui ne pourra pas venir. dsl :) xoxo.

Sans trop savoir pourquoi, je retourne dans sa chambre et commence à fouiller un peu ses affaires, ce que je ne fais jamais. Je regarde même sous son lit ! J’ouvre la fenêtre. Tout est calme dans le lotissement. Plus encore que d’habitude. Mais je ne sens pas à quel point ce calme est alarmant, ou je l’attribue à la coupure de courant, ce qui est idiot, ou encore il ne me trouble que parce qu’il contraste avec mon agitation.

L’idée me vient d’appeler Matéo, le grand copain de Fabien. Je sais qu’il était à la soirée. C’est un charmant garçon dont je serai au moins contente d’entendre la voix. Et, là encore, je ne peux m’empêcher de penser à un malheur qui aurait pu lui arriver. Je ne crois pourtant pas être d’un naturel inquiet. Mais la situation m’angoisse, d’autant plus que je voulais me faire un café bien fort et que je viens de me rendre compte que le gaz aussi a été coupé. Le numéro de Matéo est programmé sur le portable de Fabien, j’en profite. Pas de réseau. Je vais chercher mon portable, pareil. Je décroche le fixe, pas de tonalité. Je me demande un moment si cela peut être lié à la panne d’électricité, mais ce serait absurde. Je suis complètement désorientée.

Je retourne dans l’entrée, je regarde dans la rue. Personne. C’est l’heure où normalement les gens commencent à sortir. J’ai l’idée d’aller voir si c’est pareil en face, chez les Anteaume, ni électricité, ni gaz, ni téléphone, mais quelque chose me retient. Une peur inédite. Une espèce de certitude aussi, liée à ce calme d’un nouveau genre.

Toutes mes idées se heurtent à une réalité inattendue, hostile. J’ai comme un  mur invisible partout devant moi. Je pense à ce roman que j’ai lu autrefois, Le Mur invisible, justement. Cette lecture m’a beaucoup marquée, mais ce n’est pas une raison !

Et si j’étais en train de rêver ? Pendant quelques secondes, j’y crois vraiment : je vais me recoucher, et à mon réveil tout sera rentré dans l’ordre. Mais l’angoisse renaît, bien plus cruelle, et me noue le ventre.

C’est alors que Titus vient se frotter à mes jambes. Je hurle. Il me regarde d’un air parfaitement placide. Je suis à la fois rassurée et épouvantée. Rien ne le trouble, lui, on dirait, et en même temps je lui trouve quelque chose de monstrueux. Le cri que j’ai poussé ne contribue pas à me tranquilliser !

Le chien veut sortir, évidemment. Je regarde par la fenêtre. Dehors, c’est dehors que se trouve la solution.

Une dernière fois, j’ai l’idée de téléphoner à un ami, à commencer par Jacques, bien sûr, avant de me rappeler que toute communication avec l’extérieur est devenue impossible. Alors je m’habille en vitesse et je me précipite dans la rue.

 

(À suivre.)

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