Sauve, 13

Publié le par Louis Racine

Sauve, 13

 

CAHIER BLEU

 

Vendredi 2 juin 2006

Vieillir, pas de doute, ça ne m’est pas épargné. En me regardant dans le « miroir de courtoisie » de la voiture, ce matin, je me suis trouvée décatie comme jamais. Maquillage indispensable. Surtout de l’œil droit !

Beaucoup à raconter après toute une semaine de silence.

D’abord les raisons de ce silence. La première, stupide mais c’est comme ça, c’est que je n’avais plus de cahier ! Je le savais pourtant que j’arrivais au bout du premier, j’aurais pu anticiper, surtout moi, si forte pour prévoir, sauf mon divorce et la tentative de suicide de Clémence, c’est d’ailleurs pour ça peut-être que je me suis interdit le moindre défaut de vigilance désormais, mais bon, terminons cette phrase, je me suis trouvée sans cahier, et quand enfin j’ai pris la peine de m’en procurer un, avant-hier, j’ai remis à plus tard mon écriture, à cause de la fatigue, surtout que j’avais plusieurs jours à rattraper. La fatigue devait être encore là hier, puisque c’est seulement ce matin que je trouve l’énergie nécessaire. Pour l’écriture proprement dite, ça va, j’ai toujours le stylo offert par Fabien, j'ai bien fait de l'emporter, il a plus servi en trois semaines qu'en trois ans (et moi qui métais moquée du manque dà-propos de mon fils...), et une pleine boîte de cartouches, je n’avais jamais remarqué cette façon de nommer ce qui en effet dans mon cas s’apparente à des munitions !

Contre quoi, contre qui ? N’allons pas trop vite.

Autre raison à cette interruption : des événements fâcheux, qu’il fallait digérer avant de pouvoir en faire le récit. Je ne suis pas sûre d’être tout à fait prête, mais j’ai peur si je tarde davantage de ne plus avoir la force de m’y remettre, or ce travail est vital pour moi.

Donc, je ne sais pas très bien où j’en suis, mais écrire m’aidera peut-être à y voir plus clair.

Je ris, parce que j’ai justement un problème de vue.

C’est ça qui fait ma force, je crois : de pouvoir rire.

En même temps, quand j’écris « ma force », je ressens une telle faiblesse que j’ai envie de pleurer.

Mais – mais… cette faiblesse n’est peut-être pas aussi profondément ancrée en moi – non, ce n’est pas le mot, ce n’est justement pas une question d’ancrage, je ne sais comment dire : elle n’est pas aussi profondément moi que cette force que je ressens également. C’est une faiblesse d’origine extérieure, comme une maladie qui chercherait à se développer en moi mais que je pourrais expulser, au prix, c’est vrai, de très grandes difficultés, d’un effort exténuant, presque mortel.

Au moment de mourir, est-ce que je rirai ?

Mais j’ai dit que je ne voulais pas penser à ma mort.

JE NE VEUX PAS MOURIR SEULE. JE NE VEUX PAS MOURIR SAUVE.

Pas plus que je ne veux vivre seule.

Mon problème de vue, c’est que je suis peut-être en train de perdre un œil.

Quand j’y pense, je ne comprends pas comment j’ai pu être maladroite à ce point. La fatigue y est pour beaucoup, et je m’engage ici à tout faire pour décourager cette fatigue qui favorise justement la progression du mal, physique, moral.

Je ne tiens pas en place. Combien de fois on m’a dit ça ! Ma mère, mes enfants, mes copines d’enfance, et bien sûr l’affreux Stof. Et bizarrement, je m’en rends compte seulement aujourd’hui, je n’ai jamais quitté mon petit univers étriqué ! Pour quelqu’un qui ne tient pas en place ! Au fond, j’étais un peu comme le hamster des Anteaume.

Et je vois bien aussi comme prendre la pose devant ce photographe c’était aussi marquer une pause. J’ai longtemps confondu les deux orthographes. D’après madame Bartoli, je n’étais pas la seule. Mais aujourd’hui je trouve cette confusion révélatrice.

Voilà que je me mets à faire comme Jacques. Avec ses discours ambigus sur la psychanalyse (il la dénigrait mais il en parlait tout le temps), il a fini par déteindre sur moi.

Est-ce que ce que je vis en ce moment ce ne serait pas une forme de cure ???

En tout cas, voir surgir madame Bartoli sous ma plume, ça fait drôle !

Cette pause générale était une excellente occasion de fuir ma petite routine. Dommage que ce soit en étant privée de tous ceux que j’aimais.

Il me reste Titus.

Ouvre les yeux, ma fille. Clémence était partie. Fabien commençait à t’échapper.

Ouvrir les yeux, elle est bien bonne.

Je me dis parfois que le temps que je passe à écrire, je ferais mieux de l’employer à chercher des semblables, des ressources.

Mais je crois que ce qui pourrait m’arriver de pire désormais, à part mourir, ce serait de perdre ces cahiers.

Même mon œil droit me manquerait moins.

J’espère quand même le garder !

Même les photos de mes enfants. Car elles ne sont pas eux. Eux sont dans mon cœur, à jamais.

Même Titus.

C’est en voulant l’aider que je me suis blessée. La journée avait pourtant bien commencé. Petit déjeuner dans la forêt de pins, avec vue sur la mer. Je serais bien restée là des journées entières, parmi les chants d’oiseaux et l’odeur de la résine et des œillets de dunes au parfum de curry. Pas âme qui vive, évidemment. Dans le sable des allées profondes, des empreintes de chevaux, après tout ce temps ! certaines comme protégées par une mince croûte criblée de pluie, et même des restes de crottin. Quel calme, quel repos ! Au loin, l’île d’Yeu. Pas un bateau. Entre Arcachon et ici, je n’en aurai pas vu beaucoup. Mais je n’ai pas toujours suivi la côte au plus près.

Je me promenais sur la grande dune, et Titus a trouvé une charogne de je ne sais quel animal (mammifère ou oiseau, je ne sais même pas), il s’est engagé dans un buisson dont il n’arrivait pas à ressortir, alors je me suis avancée avec un bâton pour écarter les branches autour de lui et je m’en suis pris une dans l’œil. Et il a fallu que ça m’arrive à moi qui suis la prudence même et qui ai toute ma vie mis mes proches en garde contre ce genre de gag, à prévoir et à prévenir les accidents.

En fait, ce calme, ce repos ne me reposent pas. Et avec cette douleur qui n’a cessé d’augmenter jusqu’à aujourd’hui, c’était encore moins le cas.

Je ne suis pas douée pour la sérénité.

Je me suis quand même applaudie d’avoir constitué cette mini-pharmacie portative que j’ai sur moi en permanence. Et de ne pas avoir renoncé à me maquiller ! Mon petit miroir m’a été bien utile ! Hier soir encore j’ai réussi à enlever de ma cornée un dernier minuscule fragment de je ne sais quoi (un bout d’écorce, probablement). J’ai peut-être sauvé mon œil ??? J’ai dormi sans pansement et, ce matin, j’ai un tout petit peu moins mal. Mais, côté vision, aucune amélioration. Je ne vois bien que de l’œil gauche.

 

(À suivre.)

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