Sauve, 19

Publié le par Louis Racine

Sauve, 19

 

Lundi 12 juin 2006

Je pars.

J’aurais dû le faire plus tôt, mais je refuse tout regret. C’est un luxe que je ne peux pas me permettre. Plus jamais. Et d’abord j’ai passé une merveilleuse dernière soirée au Havre, sous la pleine lune exactement, à ne plus rien guetter, près d’aucun feu, bien convaincue maintenant d’être seule de mon espèce dans un vaste périmètre.

J’exagère un tantinet. Merveilleuse, la soirée l’eût été sans les hurlements de je ne sais quelles bestioles dans les fourrés voisins.

À croire que je me suis habituée.

Ce à quoi je ne m’habituerai pas, c’est d’être séparée de mes enfants.

Mes bagages sont prêts. Reste à déterminer l’itinéraire.

Bien qu’irrationnelle, l’hypothèse Nice me séduit. Quand plus rien n’a de sens, tout ce qui peut faire sens est bon à prendre.

Allez, on va essayer ça.

Le jeu de piste reprend.

 

Mardi 13 juin 2006

Difficile de ne pas voir partout des traces de son passage.

Il faut que je lui trouve un nom. Je vais l’appeler Louis. Ne me demandez pas pourquoi. Pas d’idée pour son chien. Ça peut attendre.

Quel âge a Louis ?

Spontanément, je dirais : le mien. Ce n’est pas plus irrationnel que Nice.

À propos de Nice, j’ai lu sur un panneau le nom de la ville d’origine des Anteaume ! Oui, eux aussi ils étaient du coin ! Bourgtheroulde. Ils prononçaient « Bourtroulde », mais je suis sûre que c’est ça.

Revenons à Louis. Non fumeur sans doute. Ça, je l’ai supposé très tôt, en voyant qu’il avait respecté tous les bureaux de tabacs sur les sites où il était intervenu, et même s’il a pu se fournir ailleurs.

J’écarte donc la possibilité de tomber sur un mégot révélateur.

Par contre j’ai l’impression qu’il est porté sur la boisson. Bon, jamais il n’atteindra les niveaux de Stof, mais ça me soucie d’être de nouveau confrontée à cette problématique.

Confrontée ? Tu rêves, ma fille. Tu n’as pas roulé cent kilomètres, et tu t’es peut-être déjà complètement fourvoyée !

Cependant, monsieur est armé. Alcoolique et armé, dangereux mélange. Je cherche une aiguille dans une botte de foin, mais je ne voudrais pas me piquer !

Sujet au vertige. Ça, c’est moins sûr. Moins que pour la cigarette. Mais l’autre nuit, j’ai trouvé la porte du phare intacte. Or pour qui voulait guetter une présence humaine, c’était le point de vue idéal. Ou alors c’est quelqu’un qui s’est résigné très tôt à la solitude.

Les souvenirs de cette nuit-là affluent, comme le désespoir qui a cru me submerger. Mais je ne me suis pas laissé faire. Oh ! j’ai bien un peu joué à me pencher dangereusement au-dessus du vide, mais je n’avais aucune intention de me tuer. Ta mort ne chagrinera personne, me disais-je. Eh bien, c’est ça qui m’a retenue ! Non mais !

J’ai mal dormi. Trop de lumière. Lune plus tout à fait pleine, mais très brillante. Et occulter les vitres de la voiture, c’est niet, il faut que je puisse surveiller les environs. Comme dhabitude je me suis garée sur une hauteur, avec vue panoramique. Je suis en train de siroter mon café. Voilà un bon compagnon !

L’idée me vient que je devrais peut-être voyager en début ou en fin de nuit, de manière à repérer d’éventuelles lumières. Mais maintenant que j’ai pris conscience que les rescapés, s’il y en a, ne seront pas nécessairement animés de bonnes intentions à mon égard, j’hésite à m’exposer, donc à me signaler. Or pas question de rouler sans éclairage.

C’est compliqué.

En tout cas la voiture est pour moi le meilleur gîte qui soit : à chaque étape, un abri sûr, où je peux me barricader sans être pour autant prise au piège, et en même temps un bon poste d’observation. Simplement, il ne faudrait pas que je me retrouve en rade n’importe où ni à un moment critique. J’en prends soin, de la petite, depuis la peur qu’elle m’a faite le premier jour je n’ai rien eu à lui reprocher, mais elle se fait vieille, elle pourrait me lâcher. D’un autre côté, je la connais bien, et changer pour une autre ce serait prendre un risque. Bref, ça aussi c’est compliqué.

Mais le plus difficile, comme je disais, c’est de ne pas m’arrêter tous les dix mètres parce que j’ai cru voir un indice du passage de « Louis ». Hier, j’ai à peine dépassé Rouen ! Dès que je rencontrais un break blanc ou ce qui semblait avoir pu l’être, y compris dans l’autre sens, il fallait que je l’examine de près, à commencer par la plaque. C’est fou le nombre de breaks blancs immatriculés 76 qui ont circulé la nuit de la disparition ! Bon, ils vont se faire plus rares. Si je repérais une voie dégagée vers le sud, je ralentissais, vais-je la prendre ou pas ? mais toujours je restais sur l’autoroute, où je recommençais à me traîner, pour que rien ne m’échappe. La nuit est tombée que j’étais seulement à l’embranchement de Louviers.

Je n’ai pas jugé utile de remonter vers Rouen. Pas attirée par cette ville, Jeanne d’Arc, tout ça. Je garde mon idée de Nice. C’est devenu une possibilité à ne pas écarter : Nice, pourquoi pas ? Au fond, je suis plus que sceptique, mais un but même peu justifié vaut mieux que pas de but du tout. Alors je vais continuer sur Paris, où j’irai faire un petit tour avant de rejoindre l’A6. L’autoroute du soleil !

 

(À suivre.)

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