Sauve, 3

Publié le par Louis Racine

Sauve, 3

 

Vendredi 5 mai 2006

Le lendemain matin, quand je me suis réveillée, le lotissement résonnait de chants d’oiseaux. Mais je savais déjà que rien n’avait changé (depuis la veille, je veux dire !), et ma première pensée, comme la dernière en m’endormant, a été pour mes enfants ; pour Fabien d’abord, puis pour Clémence ; j’ai remarqué cette différence que je faisais, et je me la suis reprochée, puis je me suis dit que j’avais moins de raisons de craindre pour Clémence qui était à Toulouse que pour Fabien qui n’était peut-être nulle part. Bien sûr il fallait que je puisse vérifier qu’à Toulouse tout était normal, mais je l’espérais si fort que je ne me sentais pas si blâmable. Aujourd’hui j’ai de bonnes raisons de penser qu’à Toulouse c’est comme à Nice et comme probablement partout en France, en Europe, dans le monde peut-être, mais je suis en train de m’écarter de mon projet, qui était de reprendre mes notes. Un peu d’ordre !

Ce qu’elles disent, ces notes, c’est que j’ai passé deux jours entiers à sillonner la ville à la recherche d’autres miraculés. Car pour moi cela ne faisait pas l’ombre d’un doute : il y avait eu une catastrophe, d’une nature nouvelle et inconnue, dont j’avais réchappé par miracle. Mais, comme je ne voyais vraiment pas pourquoi, j’étais convaincue que je n’étais pas la seule. Tout cela, je peux encore l’écrire au présent, car ma conviction n’a pas varié d’un iota. Et pourtant, je dois reconnaître qu’aujourd’hui 11 mai, une semaine après, donc, je n’ai reçu aucun encouragement. Mais j’arrête d’anticiper !

Ça ne me ressemble pas, ce manque de méthode, même si j’ai des excuses !

Retour au 5 mai : avec ses rues désertes, ses boutiques aux volets baissés, la ville semble en état de siège. Je suis tentée de croire que le problème concerne un vaste territoire. Je décide d’aller faire un tour en Italie. Je pousse jusqu’à Bordighera. Ça me suffit. De l’autre côté de la frontière, c’est pareil. Pourquoi ça ne l’aurait pas été ? Retour par Monaco, où j’ai dû aller deux fois depuis que je vis à Nice. C’est Brigitte qui serait jalouse ! Jamais attirée par ce luxe, ce n’est pas maintenant que je vais commencer.

Brigitte, le boulot, la vie sociale, tout ça me paraît désormais un rêve lointain. J’ai du mal à admettre en même temps la réalité de ce que je vis et de ce que j’ai vécu !

J’avais imaginé les choses autrement, avec dans chaque ville quelques âmes en peine, comme moi, cherchant d’autres âmes en peine ; j’essaie encore de me figurer la situation sous le jour le moins horrible possible, sachant quand même que dès que je pense à mes enfants, j’ai plutôt envie de hurler.

Bizarrement, je l’ai dit, je pleure très peu. Et plus bizarrement encore, mon angoisse s’entremêle de moments presque joyeux, car je sais au fond de moi que tout va s’arranger ; ça ne peut pas durer, ce serait trop absurde.

Cette absurdité se reflète dans certaines idées qui me viennent, et contre lesquelles je veux lutter. Les raconter, c’est une façon de me défaire de leur emprise. C’est incroyable comme quand je me relis tout ce que j’ai écrit me paraît à la fois étranger à moi-même, abstrait et très réel ; je ne m’en sors pas si mal, finalement !

Voici donc ces idées (je les reproduis telles qu’elles me sont venues) : j’ai une mission à remplir, qui va m’être précisée bientôt ; ou bien : en fait, personne n’a disparu, mais je suis passée dans une autre dimension ; la connexion sera rétablie sans que je fasse rien de spécial ; variante : quand j’aurai disparu moi aussi ; sous-variante : quand je serai morte ; sous-sous-variante : quand je me serai suicidée ; ou encore : il faut que je rie très fort, ou que je chante une certaine chanson (quand on sait comme je chante !), etc.

Des bêtises !

Une pensée obsédante, que je note pour m’en débarrasser (j’aurais dû le faire plus tôt !), c’est que je suis punie, pour un motif qui m’échappe. Quand j’aurai compris ce que j’ai fait de mal, et que, si possible, je l’aurai réparé, le sortilège cessera. J’ai honte d’employer ce terme pour désigner ce qui serait forcément un châtiment divin, mais c’est comme ça que je me suis formulé la chose. Dans mes prières, je n’oublie jamais de m’accuser en demandant pardon, en demandant surtout d’être mise sur la voie, mais j’ai beau me creuser et j’ai beau prier je ne vois pas de quoi je pourrais être jugée coupable. Je veux dire, de grave. Voilà pourquoi j’aurais tendance à écarter cette explication comme absurde.

Il me reste cinq pages à traiter (notes + journal). Je vais privilégier les anecdotes (et je remarque qu’en écrivant j’ai retrouvé des événements importants que je n’avais pourtant pas notés ! À quoi ça sert de tenir un journal si on oublie l’essentiel ? Je n’en reviens pas ; j’espère que la finalité de la catastrophe ne se réduit pas à une leçon d’humilité ; je veux bien admettre que je n’ai pas tant de logique que je croyais, je n’avais pas besoin pour ça d’une épreuve aussi cruelle ! Et voilà que je ris de ce que j’écris ! Et que je n’ai même pas l’impression d’être folle ! Pour un peu, je me sentirais tout à fait bien. Titus me regarde en penchant la tête, comme quand il veut sortir en promenade, et je crois que je vais aller faire un tour avec lui. Je ferme la parenthèse et j’y vais !).

 

Je reprends. Ça m’a fait du bien de marcher, mais j’ai presque dû porter Titus au retour, et je suis fourbue. Nous sommes allés jusqu’au torrent !

Quelques anecdotes, donc, plus ce qui vient de nous arriver en promenade, et demain je repars sur de nouvelles bases.

Mon Dieu, faites que mes enfants soient en sécurité, où qu’ils soient.

 

Samedi 6 mai 2006

(Première anecdote : les revenants)

J’ai fait une espèce de malaise ! Je surveille de près mon alimentation depuis la catastrophe, mais bien sûr je ne trouve pas facilement de produits frais. Je ne sais pas si c’est à force de manger des conserves, après le petit déjeuner j’ai ressenti brusquement une faiblesse générale, et avant même que j’aie le temps de me recoucher je me suis écroulée sur le tapis du salon. Et là, j’ai eu une espèce d’hallucination : ils revenaient. La porte de la maison était grande ouverte, mais aussi les fenêtres, la maison était balayée par un vent violent qui faisait battre avec fracas les volets, et par toutes ces ouvertures entraient de longues colonnes d’hommes, de femmes et d’enfants, et à la tête d’une de ces colonnes il y avait Fabien vêtu d’une longue robe blanche, tout le monde d’ailleurs était vêtu de blanc, mais ils avaient un air bizarre, ils souriaient d’une drôle de façon, tout à fait désagréable et même assez effrayante, et j’avais envie de demander que l’on attache les volets pour qu’ils cessent de battre, et en même temps je voulais m’excuser auprès de tous ces gens, qui devaient avoir besoin de se restaurer après ce qui semblait avoir été un voyage éprouvant, de si mal les recevoir, et aucun son ne sortait de ma gorge, et brusquement le téléphone a sonné, tout le monde a disparu, je me suis réveillée en sursaut, j’avais nettement dans l’oreille le son du téléphone, j’ai cru l’espace d’un instant, j’ai vraiment cru qu’il avait sonné, je me suis précipitée pour décrocher, mais rien, le silence habituel. Je veux dire : le silence auquel j’ai dû m’habituer, sans pouvoir me résoudre à le croire définitif. Titus, lui, dormait tranquillement sur le canapé. Je me suis dit que s’il m’arrivait quelque chose il ne me serait d’aucun secours. C’était injuste. Il ne m’était rien arrivé.

Après ce rêve, j’allais mieux. J’ai décidé de laisser ma porte ouverte la nuit. Jusqu’à ce moment j’avais plutôt tendance à me barricader, parce que je me disais que d’éventuels rescapés pourraient devenir dangereux à force de privations et d’angoisse. Ce jour-là les choses me sont apparues différemment. J’ai même ri à l’idée du cannibalisme. Dans cette ville où tout était fermé, moi seule peut-être pouvais faire bon accueil à mes semblables.

 

(À suivre.)

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