Sauve, 22

Publié le par Louis Racine

Sauve, 22

 

Samedi 17 juin 2006

Quand je repense à la scène d’hier ! On pouvait me prendre pour une folle. Je me rappelle m’être dit ça sur le coup, et avoir pensé que d’abord personne ne risquait de me voir (et ça m’a bien fait rire), ensuite et surtout que justement non, je n’étais pas folle, que je venais peut-être même d’échapper à la folie, que la route serait longue encore mais que j’étais sur la bonne voie, à tous les sens du terme. Et je dansais, je dansais, jusqu’à tomber, et je me suis effectivement retrouvée sur le dos, à rire aux éclats, comme une folle qui sait qu’elle ne l’est pas.

Je reverrai longtemps ce ciel bleu béant au-dessus de ma tête, avec juste à ce moment-là un petit nuage très mignon passant devant le soleil, un nuage où j’ai cru un instant voir un visage souriant. Titus est venu lécher le mien, preuve que je ne m’étais pas maquillée. C’est vrai, ça, exceptionnellement, je ne l’avais pas fait, comme si c’était incompatible avec la rédaction de ma lettre ! Mais ce matin j’ai repris les bonnes habitudes !

 

Il ne faut quand même pas exagérer. Porter ce tee-shirt, non, ce ne serait pas raisonnable. Je ne vais pas le laver, je l’ai juste bien secoué pour le dépoussiérer, et cette nuit, j’avoue, j’ai dormi avec, très bien d’ailleurs. La meilleure nuit depuis longtemps, peut-être depuis les Cévennes.

Avant de m’endormir, comme chaque soir j’avais prié, puis j’avais regardé la photo de mes enfants. Mais hier il y avait du nouveau : j’ai remercié Dieu de m’avoir mise sur le bon chemin.

Ce matin, je ne suis plus tout à fait dans le même état d’esprit. C’est curieux, mais j’ai des doutes. Pire que ça. Des soupçons. Et si ce Louis était plutôt, j’ose à peine l’écrire, un être maléfique ? Si jétais dans l’illusion la plus complète ? Qui me dit que je ne suis pas manipulée ? Où me mène-t-on ?

J’ai donc décidé de ne pas me dépêcher. De prendre mon temps. De continuer à réfléchir. Je sais bien que ça ne me garantit pas contre un destin pernicieux, mais au moins j’aurai fait ce que je croyais devoir faire.

Vous me voyez retournant au Havre, à Paris, prendre la direction de Strasbourg ? Non, bien sûr, d’abord vous ne me voyez pas, et c’est tant mieux, car je dois faire peur, avec mon bandeau (mais le spectacle de mon œil mort serait plus effrayant encore) et ma choucroute (aucun rapport avec Strasbourg). Très bien : aujourd’hui, je me coupe les cheveux ! Et si je me rate, j’attendrai un peu plus longtemps avant de rejoindre Louis !

Mais lui, où va-t-il ?

Comme désormais je ne suis plus pressée, j’étudie la chose à fond. L’hypothèse Nice ne tient plus. Si c’était sa destination, pourquoi aurait-il pris la direction du Massif central ? D’accord, ça ne veut pas dire qu’il ne va pas finalement atteindre Nice, et que ce n’est pas là-bas que nous nous rencontrerons ; mais pour l’instant en tout cas il a un autre but. Toulouse ? Ce serait franchement drôle, mais pourquoi pas ? Qu’est-ce qui peut encore m’étonner ? Et au fond, que sais-je de ses intentions ? Il a le droit de suivre un itinéraire sinueux, complexe. Pourquoi faudrait-il toujours préférer la ligne droite ? Moi, par exemple, si je regarde mon parcours jusqu’à aujourd’hui, je vois se dessiner un commencement de spirale. On fait plus rectiligne !

Non, je crois que je vais continuer à me laisser guider par les circonstances, un peu aussi par mon intuition.

La prochaine bifurcation importante, c’est Vierzon. Là il va falloir choisir. Comment faire, en l’absence d’indices ? Je ne veux pas croire que Louis en sème exprès !

Bon, on verra bien.

En consultant la carte, je lis Vatan et Bouges, et ça ne me donne pas envie de passer par là. Je crois que je vais prendre vers l’est. Rattraper l’A20 à Limoges. À moins d’un nouveau signe.

Quelque chose commence à me gêner, presque, c’est le visage de Louis qui s’interpose en permanence entre mon œil et le monde. Enfin, son visage, pas exactement, car il n’a pas de traits bien définis. Pas question de lui en attribuer, d’ailleurs, même si je suis tentée par moments de me fixer sur telle ou telle belle physionomie d’acteur, de chanteur… Ce que je vais faire, je vais laisser mon œil mort s’occuper de Louis, garder l’autre pour les urgences ! Autant y voir clair !

 

Je viens de m’arrêter à l’embranchement en question. C’est le genre d’endroit où d’habitude s’amoncellent des carcasses de voitures, de bus, de camions. Parfois ça fait une cathédrale de fine dentelle de métal noirci, comme les dessous affriolants de la Mort. Ici, au contraire, bien propre, aucune trace.

Comment je fais, moi, pour me guider ? Je ne vais pas tirer à pile ou face.

Que sais-je de vous, Louis ?  Je n’y avais jamais pris garde, mais je me rends compte que la question équivaut à : que sais-je de moi ? Difficile d’expliquer pourquoi, de formuler la chose de façon intelligible. Je suis en train de comprendre que le choix censé s’offrir à Louis correspond pour moi à l’alternative Toulouse/Cévennes.

C’est dingue.

On voudrait tester la solidité de mes liens renoués avec Clémence…

OK, je l’ai dit, je peux rattraper l’A20 à Limoges. Je choisis Clermont.

 

Amusante, cette nouvelle mode : écrire au fur et à mesure, sans attendre la-nuit-qui porte-conseil.

Mais c’est que maintenant j’ai un lièvre ! Qui m’oblige à faire la tortue. Et qui court devant, pas comme dans la fable. Il arrivera le premier, c’est sûr.

Bon, ce que je voulais noter : deux choses.

La première, c’est que par certains côtés ma vie présente ressemble à un jeu. Ça m’excite et en même temps, comment dire ? J’ai un peu honte. Et ça me rappelle, c’est révélateur que je ne l’aie jamais mentionnée ! une idée que j’ai eue au tout début, ce fameux matin où je suis sortie de chez moi dans un monde comme mort. L’espace d’un instant, j’ai pensé : ils me font une blague. Et je l’ai même crié : C’est une blague ? Et j’entends encore le tremblement de ma voix dans le silence indifférent.

Six semaines pour que ce souvenir ressurgisse !

L’autre chose : j’avance pas à pas, comme au départ du Havre je m’arrête en moyenne tous les cent mètres (réussir à simuler un embouteillage alors que je suis seule sur la route !), mais jusqu’à présent, rien.

Et si je faisais demi-tour ?

Clémence, ma chérie, qu’en dis-tu ?

Mon Dieu, aidez-moi !

 

(À suivre.)

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